Rage d’expression et adoration perpétuelle

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Qu’est-ce qu’un écrivain pour Claude Louis-Combet? Un homme ayant perdu la foi, se cognant contre les cloisons de la raison raisonnante, dans l’espoir fou (et vain) de retrouver le sentiment d’une unité perdue, livre après livre, bienheureuse damnation: "L’œuvre est ce qui n’a pas cessé de se construire depuis que la prière s’est tue."

Quand Dieu s’absente, restent les fictions et les vertiges de l’introversion.

Bethsabée au clair comme à l’obscur est une mythobiographie d’Hendrickje Stoffels (1626-1663), servante, amante et modèle de Rembrandt, c’est-à-dire un récit entrant à ce point en sympathie avec son sujet que celui-ci en devient, par la grâce de l’écriture envisagée dans sa puissance de résurrection, figure de légende proche de l’hagiographie. Un mémorial fantasmé: "Mais les détails que j’avais retenus à la lecture des vieilles biographies ou des notices historiques ne cessaient de proliférer dans mon imagination, de façon tout à fait insolite et passablement morbide, comme des madrépores, comme des tumeurs, et la parole intérieure qui s’exilait de cette matière première s’imposait de toute nécessité et me tenait sur une voie de dramatisation sans commune mesure avec les modèles que j’avais choisis au départ."

Entrer dans un récit sans dialogue de Claude Louis-Combet donne l’impression d’être admis dans le secret d’un confessionnal, comme si, êtres de bois verni, nous entendions la beauté d’un chuchotement intérieur qui serait une liqueur forte.

Confidence faite à Aude Bonord, maître de conférences à l’Université d’Orléans: "Je ne trouve rien de plus fascinant, dans l’expérience de la lecture, que l’actualisation irréfutable d’une fraternité des inconscients."

Il y a dans l’écriture de Claude Louis-Combet une densité de mondes, de voix, d’images - comme projetées sur les parois de la page, cavité primordiale dépliée à l’horizontale, et tannée – une écoute simple et profonde (ne pas effaroucher les muses par un trop plein de science), une façon, patiente, de laisser affleurer l’inconscient au fil d’une phrase s’étonnant de ses propres découvertes. On sent que pour cet homme du verbe la psychanalyse, tendance jungienne, n’aura pas été un feu de paille, écrire permettant de réunir les multiples voies de la psyché.

Claude Louis-Combet explore la Nature, le corps dans sa pleine immanence, ses points de trouée, sa vérité de jouissance, la levée des voiles – obstination du texte jusqu’à sa dissipation rêvée. La nudité féminine fascine le scripteur-géologue.

La pangée du sexe est adorée telle une source de jouvence, assomption et chute de l’amant errant perdant sa vigilance.

La mort règne, que la peinture de mots aime à distraire pour la perdre.

Saskia, l’épouse ravissante de Rembrandt, n’est plus. Egaré au possible, le grand peintre hollandais (appelons-le David) contemple le corps ample, considérable et vrai, de sa servante, vierge pour lui (20 ans), pubis emporté par le dur roulis de sa main, «beauté de Bethsabée remontée de la nuit biblique et réincarnée, par la mystérieuse nécessité qui règle la marche du monde et les emportements du génie».

Eros est à la plume: "Il fermait les yeux. La chair s’ouvrait en extase de touffeur selon le dessin d’une ornière inconcevable, suggérant, avec une suffisante assurance, le relief de l’infini."

Il y a des éclairs, des éblouissements, de la passion, la vie revenue.

Hendrickje est une petite fille battant la campagne de Noordstrand, qui est une île, un petit agneau serré entre les cuisses – ou une étoile de mer touchée, à peine née, par le typhus.

Jean Calvin? La guerre de Trente Ans? Le mal? Connaît pas, connaît pas, connaît surtout pas.

Toutes les péripéties du monde s’inscrivent dans la chair du moindre instant, et le visage du modèle comme un temps retrouvé, qu’il s’agisse des traits de Suzanne, Flore, Pasiphaé ou Judith. La même flamme de femme trompant, le temps d’une exhibition, la mélancolie du Maître.

On n’en finit pas avec la nudité, inépuisable comme lorsque l’enfant (Titus puis Cornelia) court.

Le lait chaud éclabousse les murs de la maison d’Amsterdam, on rit. C’est un tableau flamand.

Mais, qu’est-ce qu’un tableau de Rembrandt? La clarté d’une effusion de noirs, le foyer d’un désir irradiant, une mémoire trempée d’études bibliques et de mythes antiques, le sens de ce qui fonde un destin ou dit en quelques traits un tempérament, une élévation, une âme saisie – unus mundus - dans son mystère ou sa trivialité, la contemplation d’une expérience intérieure, le rire d’un idiot sublime. Quoi d’autre? Une visitation.

Dans un coin de la toile, Spinoza, encapuchonné, méconnaissable, fait ses calculs d’optique, et ne voit pas se dévêtir, devant lui, l’éternel féminin.

Rembrandt, bouleversé une fois encore, peint sa belle, anticipant le bris prochain des miroirs.

Quelques siècles plus tard, un texte rassemblera peut-être les membres dispersés d’Iris.

Parole finale de l’écrivain psychopompe: "Je donnerai tous les livres pour un vrai moment d’oraison et de contemplation."

Le secret de la mémoire réside dans le cœur, qui est une sanguine pulsée.

 

Poèmes écrits entre 1983 et 1993 à l’intention du graveur et dessinateur Roland Sénéca, Dits et médits de Lily Pute est une Liliade, comme il y eut une Franciade (Ronsard) ou une Henriade (Voltaire), soit l’épopée noire et vénéneuse d’une Vénus aux écailles de serpents, harpe-harpie, coquillage décoqué, jambes ouvertes-fermées, femme "écartelée / comme un triangle / non et oui"

Reine des Ténèbres, complice de Satan, Lily est une jouisseuse insatiable, vierge folle concupiscente surgie des «spasmes d’imagination» d’un poète, dont les grotesques de son ami autorisent l’espièglerie.

Cabaret Sainte Lilith façon Kurt Weil, ces songs dessinés sont d’une grande drôlerie: «Lily Pelote / A des quenottes / Dans sa culotte»

Un conte pour enfants s’invente devant vos yeux, pourléchez-vous, petits drôles, les babines: «A quatre pattes / Se carapate / La fente aux mille pattes / Ce n’est pas une gidouille, / Mes amis, / Simplement / Mon ostensoir, / Berceau / De ma virginité / Préhistorique»

On s’avance, renifle, respire un bon coup, relit.

On se dandine.

Ce sont des grognements d’aise.

La jouissance du cerveau reptilien.


 

Claude Louis-Combet, Bethsabée, au clair comme à l’obscur, Editions Corti, 2015, 182p

Claude Louis-Combet, De l’intériorité, écrire, avec la participation d’Aude Bonord, Editions Jérôme Million, 2015, 121p

Claude Louis-Combet et Roland Sénéca, Dits et médits de Lily Pute, Fata Morgana, 2016

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.