La révolution selon Pascale Breton

 •  0

By

La Conjuration des Egaux est une tentative d’insurrection imaginée par le révolutionnaire communiste Gracchus Babeuf, fondateur du journal Le Tribun du Peuple, en 1796, à une époque où la famine règne chez les ouvriers des grandes villes et où le danger royaliste revient.

Il s’agit d’une conspiration pensée au nom de "l’égalité parfaite", et visant à renverser - en vain - le Directoire (1795-1799).

Sylvain Maréchal écrit dans le Manifeste des Egaux (9 frimaire an IV, soit le 30 novembre 1795) : le but de la société est le "bonheur commun" et "l’égalité des jouissances", pour lesquels l’abolition de la propriété privée est un préalable.

« Première tentative pour faire entrer le communisme dans l’histoire », selon Georges Lefebvre, la Conjuration des Egaux a inspiré à Pascale Breton en 1997 le scénario d’un film (pour le moment non réalisé), dont elle a bien voulu nous confier la « note d’intention ».

Appelé d’abord Chansons pour Gracchus, ce film difficile à produire, "écrit dans un moment d’écœurement" concernant la politique de notre pays, avait pour ambition première de revenir aux fondements de la République française. Suite armoricaine lui succède.

Aveu d’une réalisatrice aussi rare qu'importante: "Je pense que nous ne possédons rien en dehors de ce que nous partageons (avec les autres humains, les animaux, le cosmos), mais il ne faut pas lire cette phrase comme une profession de foi collectiviste au sens bolchevique ou même fouriériste, mais dans un sens presque physique : tout ce que nous possédons sans y inviter personne est voué à la ruine à assez court terme."

Aux lecteurs à présent d’imaginer cette œuvre.

 

Note d'intention, par Pascale Breton

"Anarchistes & Merveilleuses" est un film que j'ai situé dans mon époque historique préférée : la Révolution Française. Pas les débuts glorieux et pleins d'espoirs de 89, mais l'intermède féérique et sordide du Directoire (1795-1799), continent perdu entre la fin de la Terreur et le Consulat de Bonaparte.

C'est l'époque où l'on renonce à la Révolution (par lâcheté, intérêt, réalisme ou désespoir) et où se fonde la République.

"Naissance se fait en secret", dit Héraclite. Tout se passe dans une forêt et dans des ruines. Un chaos accouche d'une République – comme on dirait : un rêve accouche d'une réalité – et cette réalité sera sa grimace.

Melchior, disciple du révolutionnaire Gracchus Babeuf, évadé de la prison de Vendôme où ses amis vont être jugés, continue malgré son isolement de proscrit à s'insurger contre tous ceux qui "reconstruisent la Bastille", selon la formule de l'époque.

D'un côté l'idéal, modelé sur celui de Sparte ou de Rome, de l'autre l'époque vécue où, comme d'habitude, on ne se rend pas compte de ce qu'on est en train d'inventer.

La nature ? L'individu ? L'angoisse ? La solitude ? Quelque chose de moderne en tous cas. La Révolution a ravagé tous les codes, de castes, de mœurs et d'apparence. Tout, réellement, a été réinventé, et pas seulement l'amour : calendrier, mesures, géographie de la France, administration, danses, lois, habitudes de table, de parole, de célébrations ...

Bientôt Napoléon, prenant le pouvoir pour seize ans, rétablira les vieilles lunes, les habits rigides et l'autorité paternelle tout en inventant un "kitsch" avant la lettre, parallèlement à l'administration centrale et moderne.

Entre ces deux temps, la bulle du Directoire, libérée de la Terreur, ressemble à un laboratoire d'inventions dans tous les domaines. C'est un infini carnet d'esquisses où s'est dessiné à la hâte tout ce qui allait prendre forme dans les deux siècles suivants, du communisme au mobilier moderne, du look punk au roman comme genre littéraire dominant, de la manipulation politique à l'agriculture collectiviste, de la réinvention de la nature à la naissance de l'individu et de ses tourments.

Certes nous n'errons plus dans les mêmes bois... Mais nous rencontrons depuis la chute du mur de Berlin ces questions similaires : peut-on imaginer une société dont la valeur centrale ne serait pas l'argent ? Et, a contrario : une société fondée sur les valeurs de l'égalité et le "bonheur commun" peut-elle demeurer absolument démocratique ?

Visuellement le Directoire est toujours associé aux environs du Palais-Royal (Palais-Egalité) à Paris.

Ici tout se passera dans les bois.

Cette immense forêt, à la fois sauvage et très habitée, hébergeant les proscrits du Directoire ainsi que des bandits - et les animaux, sera plus qu'une métaphore de la confusion de ces années.

En hommage à Jean-Jacques Rousseau que Babeuf adorait, mais aussi en pâture à notre nostalgie contemporaine, elle aura quelque chose d'un territoire primitif.

Un lieu pour les rencontres et les séparations, la comédie et la tragédie, les fées, les sorcières et les spectres, les cauchemars et les souvenirs.

Un lieu où en l'absence de possessions personnelles, l'égalité règne de fait.

 Pascale Breton viendra présenter son film Suite Armoricaine aux studios à Brest, le 6 mars à 18h. Présence de l'acteur Kaou Langoët.

 

Retrouvez tous les articles du dossier Lutter aujourd'hui

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply