Jungle de Calais, notre humanité

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Laëtitia Gaudin-Le Puil est journaliste et auteure. Elle vit à Plouguerneau et raconte le monde. Fortement engagée auprès des migrants, elle signe le mois prochain un récit sur la jungle de Calais dans le magazine Néon.

Laëtitia Gaudin, par Julie Lefèvre

Laëtitia Gaudin, par Julie Lefèvre

Etes-vous d'abord allée dans la Jungle de Calais comme journaliste ou simple citoyenne ?

La première fois, en juillet 2015, j’y suis allée comme journaliste. Entre juin 2014 et juin 2015, j’ai séjourné deux mois au Kurdistan irakien. Le 20 juin 2014, une semaine après la prise de Mossoul par l’EI, j’écris une correspondance du camp de déplacés de Razer, au sud de Mossoul. Première "rencontre"avec des gens décimés. Plus tard, c’est du temps passé avec des chrétiens de Qaraqosh, dans des camps à Erbil et Souleimaniye. En Bretagne, pour le magazine La Cause des Mômes, je rencontre des réfugiés irakiens, de Bagdad. Deux heures durant, les parents et leurs deux fillettes me font le cadeau du récit douloureux de leur exil. Tout est référencé, circonstancié. Factuel. Sans ornement. Ils racontent. Je note. Je collecte d’autres récits d’exil, tous plus incroyables les uns que les autres. La déclaration de ce jeune orphelin Hazara, parti seul de chez lui, à 11 ans, me poursuit: "Je n’avais pas le choix. Je rêve d’être autour d’une table, chez moi, avec mes parents et mon petit frère." Ce matériau m’interroge sur la responsabilité d’accueil qui est la nôtre. Puis je me souviens: quand j’étais gamine, dans ma petite commune "centrebretonne", en 1984, j’étais scolarisée avec des enfants de boat-people. Les grands-mères récupéraient leurs petits en costume traditionnel. La mienne portait la coiffe. Et tout le monde cohabitait en parfaite intelligence. Cette histoire va faire l’objet d’un documentaire. Et donc, dans ma réflexion au long cours autour de l’exil, du déracinement, de l’accueil, de l’intégration mais aussi, on le voit, du rejet, je me dis, en juillet dernier: il se passe quoi exactement, à Calais? J’y retourne ensuite fin octobre, avec plus de 200 paires de pompes, des vêtements de pluie, des couettes, etc.

Comment analysez-vous la volonté actuelle de la préfecture de réduire le camp ?

Je reviens de Calais. J’y étais pour un reportage de nuit pour un magazine. Bénévoles, réfugiés, tous le disent: "Ils veulent nous étouffer". Je crois que c’est effectivement la volonté: créer un espace confiné, anxiogène, en espérant un drame de sorte à pouvoir dire : "Regardez comment ils se comportent. On ne peut pas les accepter plus longtemps sur notre sol."

En tant que femme, que ressentez-vous quand vous êtes dans la "jungle" ?
J’y suis très à l’aise. Je parle quelques mots de kurde, ça facilite les échanges. Les deux nuits passées ont finalement été assez sereines aussi. Ils sont prévenants. Les Afghans me servaient du thé pour me réchauffer. Ils tiraient les couvertures sur mes jambes. Bon, l’affaire s’est ensuite corsée. Parce que je suis dans l’échange, j’ai accepté de donner mon numéro de téléphone. J’ai reçu des sextos, préliminaires à des demandes en mariage. La frustration sexuelle, ne nous voilons pas les yeux, existe! Mais j’entretiens également de saines amitiés avec un Kurde iranien et un Afghan, lesquels me confirment régulièrement, en anglais: "Oui, nous sommes toujours en enfer". La question devrait être: "En tant que journaliste…" Beaucoup plus compliqué! Je sors très peu mon carnet pour ne pas rompre le contact. Il y a une défiance. On pénètre leur intimité avec nos gros sabots. Un relent de postures coloniales? Peut-être!

Comment se mettent en place les solidarités concrètes avec les réfugiés ?

Les Anglais ont longtemps tenu la corde. Ils sont arrivés massivement en septembre, après la publication de la photo du petit naufragé Aylan. Les associations locales ont pu souffler et se reposer sur leur formidable capacité à créer des "kitchen", des bureaux d’information, un théâtre, etc. Ils soufflent de la vie quand leur premier ministre nourrit le désespoir. Depuis le début de l’année, les Bretons sont à Calais. L’association Utopia 56 fait un super travail. Ils sont là où les besoins les appellent. Auprès de Zimako, pour finir l’école du chemin des dunes. Dans les travées pour ramasser les déchets. Il aura fallu attendre une condamnation pour que l’Etat fournisse des containers…

Voyez-vous des similitudes entre l'engagement fraternel de simples citoyens envers les migrants et d'autres situations de détresse dans notre pays ?

Des bénévoles au service des autres, en France, il y en a des dizaines de milliers. Toute l’année. Ils font un travail formidable pas toujours mis en lumière par les médias. C’est devenu routinier. Et à la routine, on préfère les marronniers: la rentrée des classes, les fêtes de fin d’année, l’épiphanie, etc. Heureusement, de nouveaux magazines sortent du bois pour valoriser les initiatives citoyennes et bénévoles.

Que penser de la politique d'accueil de la France envers les exilés d'aujourd'hui ?

Personnellement, je n’en pense pas du bien. 30 600 réfugiés en deux ans? Sérieusement? Je crois qu’il nous faut faire le deuil de nos “politiques”. Et compter sur les seules initiatives citoyennes, spontanées, généreuses et efficaces. Et puis, je reprends une phrase tellement entendue dans la “jungle”: "Nos guerres, comme vous dites, ce sont vos guerres…"

Comptez-vous retourner régulièrement à Calais ?

J’y retourne tous les 3 mois, depuis juillet. Donc, oui, bientôt, pour une quatrième fois. Après un reportage à Djibouti, fin mars, sur les réfugiés érythréens et yéménites.

Comment comprenez-vous la montée des actes racistes dans le Calaisis ?

Bonne question. J’essaie de les comprendre. Il faut toujours essayer de comprendre, n’en déplaise à Manuel Valls. Je crois que c’est le sentiment d’abandon qui nourrit le rejet et la haine. Mais l’ignorance est un fléau. La religion musulmane fait peur. Et ce ne sont pas les dernières déclarations, lois, mesures du gouvernement qui vont apporter des réponses. Elles soufflent sur les braises à des fins politiques. Dangereux et pitoyable.

 

Mohamed est Syrien, il a 23 ans. Après la destruction de sa maison à Alep, il a décidé de fuir. Son frère s’est arrêté au Luxembourg, où il a fait une demande d’asile, lui est à Calais, dans la jungle, le plus grand bidonville d’Europe.

Chaque soir, il tente de passer en Angleterre, se fait refouler par la soldatesque, parfois avec ironie : "Allez, tu retenteras demain, tu y arriveras bien un jour."

Il savait que ce serait dur, mais c’est pire : "La situation est complètement pourrie ici, dégoûtante."

"C’est comme si notre vie n’avait aucune valeur."

Chaque soir, il tente de passer en Angleterre, se fait refouler par la soldatesque, parfois avec ironie : "Allez, tu retenteras demain, tu y arriveras bien un jour."

Il rêve de poursuivre ses études d’ingénieur en génie civil à Londres, ou même à Cambridge.

Interviewé dans une sorte de café chicha – dehors le vent, les grillages, les tentes qui volent, les CRS, l’extrême précarité - Mohamed parle à la caméra de Pascale Ferran (Bird People) et Roy Arida, signataires de l’Appel de Calais.

Quand on lui demande s’il reviendra un jour en Syrie, ses yeux s’embuent.

Comme il est difficile de quitter son pays natal.

Nous sommes les 5 et 6 décembre 2015, autant dire hier.

Sur la rocade, la veille, un Soudanais de 16 ans a été fauché, il est mort.

La colère gronde, des pancartes sont sorties. On peut lire sur l’une d’elles : "Que font les Nations Unies?"

https://blogs.mediapart.fr/.../pour-mohammed-un-film-de-pascale-ferran


 

Appel de Calais, octobre 2015

Depuis des semaines, de nombreuses associations sur le terrain cherchent à alerter l’opinion publique des épouvantables conditions de vie réservées aux migrants et aux réfugiés de la jungle de Calais.

Cinq à six mille femmes, hommes et enfants, épuisés par un terrible voyage, laissés à eux-mêmes dans des bidonvilles, avec un maigre repas par jour, un accès quasi impossible à une douche ou à des toilettes, une épidémie de gale dévastatrice, des blessures douloureuses, des abcès dentaires non soignés. Et les viols des femmes. Les enfants laissés à eux-mêmes dans les détritus. Les violences policières presque routinières. Les ratonnades organisées par des militants d’extrême-droite.

Jusqu’à quand allons-nous nous taire ?

Au prétexte que des conditions de vie moins inhumaines pourraient produire « un appel d’air » envers d’autres réfugiés, le gouvernement de notre pays a décidé de se défausser sur les associations et les bonnes volontés. Celles-ci sont admirables mais ne peuvent pas tout.

Ce désengagement de la puissance publique est une honte dans un pays qui même en période de crise, reste la sixième puissance économique mondiale.

La spirale du pire est amorcée.

Les discours réactionnaires ou fascisants ne cessent depuis des années de diviser les gens, d’opposer des catégories toujours plus fragmentées, pour mieux propager leur idéologie haineuse.

Aujourd’hui leur propagande avance l’argument qu’il n’y aurait plus de place pour les exilés d’où qu’ils viennent, soi-disant au nom de la défense des plus pauvres des français.
Cette mise en concurrence des indigences est ignoble.

Elle nous habitue à l’idée qu’il y aurait des misères défendables et d’autres non.

Elle sape les fondements des valeurs constitutives de la France.

Elle nie notre humanité commune.

Elle nous prépare au pire.

Alors que ce sont, précisément, ces mêmes associations, ces mêmes bénévoles, ces mêmes hommes et femmes de bonne volonté qui nous alertent aujourd’hui sur Calais et qui agissent depuis des années à panser toutes les misères de France.

Alors que ce sont, précisément, les mêmes hommes et femmes politiques, ou les mêmes discours qui attisent le feu en soufflant sur les braises des divisions mortifères, qui, par leur action ou leur manque d’action politique, accentuent la pauvreté des plus pauvres et sont incapables de lutter efficacement contre le mal logement ou la misère alimentaire.

Aujourd’hui nous avons décidé de prendre la parole tous ensemble pour dire non à la situation réservée à ceux qui sont actuellement les plus démunis de droits en France : les exilés de Calais.

Au nom de nos valeurs communes d’asile et d’universalisme.

Et parce que nous serons plus forts demain pour nous battre ensemble contre les autres formes d’injustices et de misère.

Nous demandons solennellement au gouvernement un large plan d’urgence pour sortir la jungle de Calais de l’indignité dans laquelle elle se trouve.

Appel à signer: https://www.change.org/p/au-gouvernement-français-appel-de-calais


Pascale Ferran et Roy Arida, Pour Mohamed, décembre 2015, 11 minutes 35 – à regarder sur l’Internet

http://www.laubergedesmigrants.fr/

http://www.festival-douarnenez.com/fr/2015/12/03/fraternite-brayeti/

 

Retrouvez tous les articles du dossier Lutter aujourd'hui

En octobre 2015, la journaliste Laëtitia Gaudin – Le Puil et la photographe indépendante Asia Zarosinska (exposition sur les chantiers navals de Gdansk et l’association du père Jaouen programmée jusqu’au 26 février 2016 dans le cadre du festival Pluie d’images, Médiathèque Anjela Duval, Plougastel-Daoulas)  se sont rendues dans la jungle de Calais.

Les images qu’en a rapportées Asia Zarosinska sont à la fois fortes, modestes et solidaires, loin de toute volonté de se repaître de la misère du monde. Elles ont été exposées à Douarnenez en décembre dernier, dans le hall du cinéma Les Studios lors du dernier festival de documentaires organisé par la Ligue des Droits de l’Homme (janvier 2016), au bar Le Dolenn à Plouguerneau (décembre 2015 / janvier 2016).

Il importe de témoigner inlassablement, par les textes, les images, de ce qu’on préfère parfois ne pas imaginer, ou que tout simplement l’on ne peut pas se représenter.

À Calais actuellement, des militants de tous les pays, anglais et belges notamment, se relaient auprès d’hommes, de femmes et d’enfants que la guerre, les difficultés économiques, politiques, ont jeté sur les routes d’Europe.

Dans la jungle, dont la physionomie change très vite, à la mesure des interventions policières, des écoles sont construites, des lieux de culte, des cafés, des épiceries. Des associations locales, comme L’auberge des migrants, apportent matériaux de construction, habits, nourriture, dans un balai incessant de voitures et camions.

Calais est un révélateur d’humanité.

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La jungle de Calais, par Asia Zarosinska – octobre 2015

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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