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L’invention du mot Japon

Jean-Philippe Toussaint, Football, Les Editions de Minuit, 2015, 125p
Laurent Girerd, Le Millier d’arbres sous le regard, Le temps qu’il fait, 2015, 95p
Nicolas Grenier, Palais de l’Elysée, Hôtel de Matignon, Ministère des Affaires étrangères et autres lieux de pouvoir de la République française en haïkus, Editions du Cénacle de France, 2015, 92p
Roland Barthes, L’empire des signes, Editions du Seuil, réédition 2015, 156p
Philippe Sollers, L’amitié de Roland Barthes, Editions du Seuil, 2015, 182p
Shoji Ueda, éditions Chose Commune, 2015, 188p

 

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En juin 2002 eut lieu en Corée et au Japon la Coupe du monde de football. L’écrivain Jean-Philippe Toussaint y était, passion régressivement assumée - "appelons ça une catharsis" - depuis 1998 et le premier billet acheté pour assister à cette compétition, acte inaugural ayant enclenché une vague de déplacements footballistiques, 2002 donc, puis 2006 en Allemagne, 2014 au Brésil - mais pas 2010 en Afrique du Sud, l’honneur est sauf.

Écrire sur ce sport – ses rites, ses stades, ses maillots, ses trophées - est un exercice risqué, ce que précise l’exergue du dernier tir au but du romancier, photographe et vidéaste belgo-corse, Football : "Voici un livre qui ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel. Mais il me fallait l’écrire, je ne voulais pas rompre le fil ténu qui me relie encore au monde."

Quiconque est familier de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint se souvient sûrement d’une homérique partie de hockey sur glace – où mène la folie du sport, dites-moi - jouée en chaussettes sur le parquet d’un appartement berlinois par le narrateur et son fils de quatre ans et demi, Babelon (La Télévision, 1997), tout comme de la ville de Tokyo telle que décrite dans Faire l’amour (2002), lieu d’une rupture impossible avec l’insupportable et adorable Marie, héroïne de trois autres livres.

Ayant préparé son voyage au Japon six mois avant le début de la compétition – un programme de conférences dans des universités, des collaborations avec des journaux ponctuant ses allers-retours entre Tokyo, Kobe et Kyoto, effectués allégrement en Shinkansen, Shinkaisoku, Kaisohu et Futsu comme on circule dans un village – Jean-Philippe Toussaint prouve une nouvelle fois que la vertu de l’art est donner sens, à travers un jeu de métamorphoses, à la sombre ou trop aveuglante réalité : « C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes, essayer de transformer le football, sa matière vulgaire, grossière et périssable, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélancolie, au temps et à l’enfance. »

Confession de l’auteur de La Mélancolie de Zidane (2006) : « Je fais mine d’écrire sur le football, mais j’écris, comme toujours, sur le temps qui passe. »

Si football (le tumulte, le feu) et Japon (la quiétude, l’eau) paraissent tout d’abord de nature antithétique, l’œil de l’écrivain se décille devant une équipe nippone aux allures de rock stars (cheveux blonds, piercings, mèches folles), avouant même avec son humour coutumier : « Je commence quand même à comprendre quelques mots de japonais, comme corner, penalty ou free kick. »

Autre remarque d’ordre ethnolinguistique: « Jusqu’ici, la saison des pluies avait ceci de particulier, pour une saison des pluies, c’est qu’il ne pleuvait pas – et les Japonais, sans se démonter, disent alors que c’est une saison des pluies sèche. »

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Au Japon, Jean-Philippe Toussaint découvre un « public doux et raffiné, sensible, intelligent et cultivé », très féminin. Les lucioles brillent, que l’écrivain, quelques-années plus tard, retrouvera, glissant sur sa page comme des spectres d’espoir et de couleur.

Le tropisme Japon insiste également chez Laurent Girerd parti à l’autre bout du monde afin de participer à la période du hanami – correspondant à la floraison des cerisiers, affaire nationale de la plus haute importance. Cependant, le miracle n’est pas au rendez-vous, les dieux se montrent capricieux, déjouant les attentes de l’amateur raffiné. Le Millier d’arbres sous le regard (que publient les bien-nommées éditions Le temps qu’il fait) est ainsi le journal de voyage d’un amant éconduit au pays du Soleil-Levant, émouvant dans ses déceptions mêmes. En ces territoires, Nicolas Bouvier est un bon guide : « Celui qui n’accepte pas de commencer par faire l’apprentissage du moins est certain de perdre son temps. »

Déphasé, seul – « Les conditions de solitude sont excellentes » - Laurent Girerd note des présences, humaines – au bain, à l’auberge – ou animales, offrant son livre aux oiseaux de passage, corbeaux, fauvettes, passereaux de toutes sortes, se souvenant du rossignol d’Issa ou de la parole du moine poète Saigyô (traduite ici par Abdelwahab Meddeb).

Le sens du récit est sûr (commencer peut-être par la fin du livre, chapitre d’un érotisme parfait intitulé « La Visite »), et la volonté de concision – dans les poèmes ou les courts paragraphes organisant le livre - fait mouche, créant un monde : « Au petit-déjeuner, les œufs de civelle qu’on ne déplace pas d’un millimètre dans la coupelle. »

L’ellipse est elle-même un voyage.

Quand Laurent Girerd arrive au Japon, tout est fini, mais rien n’a commencé.

Quelques pétales flottent sans tomber, se voyagent dans l’éternel retour du même, ce sont des poèmes.

Nous sommes à Tokyo, Hida Takayama, Kyoto, Yoshino. Nous sommes dans un pays étrange, comme une langue inconnue, presque vierge : « Le brume s’immisce entre les massifs de roche et les cyprès d’écorce brune, emplissant les interstices du paysage, faisant remonter à la surface les panicules pourpre violacé des lespédèzes en forme d’arêtes. »

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Et nous remontons le temps.

En 1970 paraît L’Empire des signes – réédité ces temps-ci au Seuil, vingt-ans après la mort de son auteur - livre majeur du sémiologue ultrasensible Roland Barthes. Le théâtre japonais qu’est le bunraku y est envisagé, révélé, dans une distance qui est celle d’un amateur du théâtre brechtien, comme si rien de ce qui faisait apparition n’était véritablement familier, comme si la scène – c’est un défi permanent - permettait l’évacuation de toute espèce d’hystérie. Le guelfe Philippe Sollers repère chez son ami gibelin l’importance considérable, métaphysique, du bunraku, du zen et de l’art du haïku – ce qui deviendra chez l’exilé du Collège de France le neutre, le non-vouloir saisir - dans un éloge politique d’un nom, d’une voix, d’une puissance de chagrin – lire le très beau L’amitié de Roland Barthes - ayant déclaré la guerre, en corps et en langue, à la petite bourgeoisie, prélude du fascisme.

Depuis près d’un demi-siècle, le haïku est à la mode, tant il paraît pouvoir condenser en quelques vers bien sentis l’essence d’une expérience. Seulement, si les candidats sont légions (on pourra se dispenser par exemple du dernier-né de Michel Onfray, Avant le silence. Haikus d’une année, chez Galilée), les élus sont peu nombreux. Aussi, après avoir affiché quelques minutes une mine chiffonnée devant le livre du moine taoïste Nicolas Grenier, préface pourtant enthousiaste du poète libanais Salah Stétié, Palais de l’Elysée, Hôtel de Matignon, Ministère des Affaires étrangères et autres lieux de pouvoir de la République française en haïkus (par les audacieuses Editions du Cénacle de France), force fut de constater le sourire revenu devant cette somme modeste et profonde – œil d’un écrivain qui pourrait être un diplomate aussi mélancolique qu’ironique – dédiée aux plus importants lieux symbolisant notre République.

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Qu’on imagine la fragilité de poèmes composés chaque fois de cinq haïkus (dix-sept syllabes) toquant à la porte du Pouvoir, le silence des ministères, l’ennui abyssal du protocole, l’atrophie du corps, tous ces sortilèges qu’on n’exorcise que par l’humour : « Dans le salon vert / La pendule fait tic-tac / Je prends un croissant », ou « Dans l’après-midi / Le ministre fait un break / Je cogne à la porte »

Le trivial chasse la pompe, la littérature permet la respiration, comme la drôlerie, ou l’éclair de cruauté : "Escalier d’honneur / Le chef de cabinet court / Après un huissier", "À l’ordre du jour / Nouvelle majorité / Je fais mes cartons."

Défilent ainsi, en quelques vers rassemblés sans esprit de sérieux, protégés par le sceau d’un idéogramme que le non-initié contemplera dans son mystère, le Ministère de l’Economie et des Finances, le Quai d’Orsay, le Conseil Economique Social et Environnemental, la Cour des Comptes, le Sénat, tant d’autres palais, ces lieux vides où repose la démocratie – au sens du philosophe Claude Lefort – que le peu de poids des mots rendra habitables, humanisera, simplement, dans son grotesque infra-ordinaire, et jusqu’au risque de manquer de gloire : « Banc des commissions / Un député éternue / Les papiers s’envolent »

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Un orage éclate.

On prend la rue de l’Université.

On regarde le ciel.

L’eau nous dénude.

C’est l’instant Japon.


 

Les images illustrant cet article sont de Shoji Ueda © Shoji Ueda Office aux crédits – tous nos remerciements à la maison d’édition Chose Commune

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Léveil / 27 décembre 2016 at 20 h 49 /Répondre

    Très bel article bien documenté sur le Japon, entre quelques auteurs clefs du Japon, Roland Barthes, de délicieux haïkus et Laurent Girerd. Merci beaucoup !

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