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Étrange titre que le Retour au désert… Le retour au désert n'est pas, pour Mathilde, le personnage principal, un retour à Ithaque. Sous fond de guerre d'Algérie, la fable koltésienne est sombre mais on y rit beaucoup grâce à la mise en scène d'Arnaud Meunier et au jeu des acteurs, le duo Catherine Hiégel et Didier Bezace fonctionnant à la perfection. Koltès, qui reprochait souvent à ses lecteurs d'avoir une lecture très noire de ses textes, aurait été heureux, je crois, d'assister à cette mise en scène.

Mais reprenons le fil de l'histoire. Nous sommes en 1960 et Mathilde revient à Metz avec son fils Édouard et sa fille Fatima (quel nom pour une jeune fille de bonne famille !), après quinze années passées en Algérie, pour récupérer sa part d'héritage, c'est-à-dire la maison qu'habite son frère Adrien, mais aussi pour régler des comptes avec certains bourgeois de la région car, maintenant, elle se sent forte pour affronter ses ennemis. Adrien et Mathilde ne se sont jamais entendus et leurs retrouvailles sont d'emblée placées sous le signe agonistique. Et ce n'est pas maintenant qu'Adrien a fait des travaux pour embellir sa belle villa qu'il la cédera à sa sœur. D'autant plus qu'il règne en maître sur son royaume. En effet, sa femme, Marthe, est ivre du matin jusqu'au soir. Quant à leur fils Mathieu, c'est un gamin d'une trentaine d'années soumis qui n'a pas le droit de sortir de la propriété paternelle. Deux domestiques ont été engagés pour aider au bon fonctionnement de la maisonnée : Aziz est un "brave arabe", pauvre couillon comme il le dit lui-même, à qui Koltès a le génie de donner le mot du début en arabe et cette chère Maame Queuleu, à qui le mot de la fin revient. Malheureusement, Aziz, qui semblait être l'un des rares personnages du compromis et de la réconciliation, est le seul à mourir. Il sera la victime d'un attentat à la bombe dans un café arabe de la ville, où il est, d'ailleurs, venu s'encanailler avec Édouard et Mathieu. Mais ce qu'Aziz ne saura jamais, c'est qu'Adrien est à l'origine de cet attentat. En effet, membre de l'OAS, Adrien complote avec des notables messins pour se débarrasser des arabes du coin. A la fin de la pièce, brouillé avec les bourgeois de la ville, Adrien partira bras dessus, bras dessous, avec sa sœur pour l'Algérie, mais on peut se demander combien de temps durera cette bonne entente… Surtout quand surgit l'image de Rémus et Romulus allaitant la louve !

Toute l'intrigue est mise en valeur par une très belle scénographie imaginée par Damien Caille-Perret, fortement inspiré par l’œuvre du photographe américain Gregory Crewdson. L'espace est coupé en deux : un jardin et une maison. Le premier est recouvert d'une pelouse, sur la droite de laquelle se trouve une butte, où apparaît Adrien pour la première fois, surplombant ainsi tout son petit monde. Mais le jardin n'est pas seulement un espace extérieur. Il s'y déroule, grâce au travail de la vidéo, des scènes aux accents oniriques. Je pense notamment au moment où le fantôme de la première femme d'Adrien apparaît à Fatima. Le second espace est dédié à la maison familiale. C'est une maison d'architecte aux lignes très épurées, tout comme son intérieur qui se limite à quelques meubles. Une grande baie vitrée, comme allégorie de la frontière de la nation coloniale, donne sur le jardin. Mais l'espace est modulable : certaines scènes d'intérieur se déroulent devant la maison, ménageant ainsi un effet de gros plan. L'intimité de la chambre à coucher de Mathilde est créée grâce à un long voile tiré le long de la façade de la maison. Ce pongé de soie noire permettra aussi de donner naissance à d'autres lieux comme un mur, un café… La maison de la famille Serpenoise apparaît ainsi comme un personnage à part entière, permettant, en un temps record, le passage d'une scène à l'autre.

En 1960, Bernard-Marie Koltès vit à Metz, ville régiment, où son père est officier. Il n'a alors que douze ans, mais ce qu'il vit à ce moment-là est décisif pour lui et marquera son œuvre littéraire. Il y a alors en Moselle une forte immigration algérienne qui répond aux besoins de la sidérurgie. Les Algériens sont victimes de discriminations et vivent entre eux dans le quartier de Pontiffroy, là où se trouve le collège de Jésuites que fréquente Koltès. Loin de l'Algérie, Koltès connaît les cafés qui explosent et les Arabes que l'on jette dans la Moselle. Il dénoncera ainsi dans Le Retour au désert la pensée de petits bourgeois qui refusent de s'ouvrir à l'autre. Pour Koltès, la France risque de devenir une terre stérile car le désert n'est pas, comme on pourrait le penser, le désert algérien. Le texte de Koltès est donc placé sous le signe du métissage : on entend parler arabe, les cinq prières musulmanes sont les titres d'actes et de scènes, Marthe et Marie sont des prénoms bibliques, on invoque plusieurs fois la sainte Vierge, l'envol d’Édouard dans l'espace, sur une musique tonitruante, peut faire penser à une ascension et la naissance des jumeaux de Fatima peut être interprétée comme une nativité chrétienne ou païenne. Catholicisme, islam et mythologie romaine se mêlent.

Mais le sujet de la pièce n'est pas uniquement politique. Il me semble que l'auteur pose une question plus profonde, d'ordre existentiel sur la nature humaine. On y parle, avant tout, de l'impossibilité de vivre ensemble. Tous se détestent et se déchirent : frère et sœur, femme et mari, fils et père, bourgeois et pauvres, et même vivants et morts. Tous se font la guerre du début à la fin. Adrien et Mathilde sont les nouveaux Abel et Caïn ou Rémus et Romulus. Le paradis ne semble pas exister chez les Serpenoise. La pelouse symbolisant le jardin d’Éden est le terrain de ces affrontements. Seuls les domestiques n'appartiennent pas à ce cercle vicieux. Ils portent en eux une toute petite lueur d'espoir, mais de façon impitoyable, Koltès élimine toute possibilité de sortir de cet enfer : Aziz meurt et Maame Queuleu est une vieille femme...

Ce n'est pas pour autant que nous devons réduire Le Retour au désert à une simple tragédie ! C'est une œuvre protéiforme. On rit beaucoup. Arnaud Meunier a l'art de transcender le texte pour en capter le substantifique humour. Un passage est particulièrement savoureux : celui où un grand parachutiste noir arrive dans le jardin, tombé d'on ne sait où. Bien que son discours soit d'une extrême violence, on ne peut s'empêcher de rire de ce personnage à l'esprit très réducteur. En effet, il animalise les femmes et les compare à des « femelles, poules, chèvres, vaches, lapines, chattes ». Lui-même se considère comme un bouc venu chasser les chèvres et on ne peut que l'assimiler à un prédateur, qui, loin de nos yeux, violera très certainement Fatima. À un autre moment, comment garder son sérieux lorsque Maame Queuleu, après qu'on lui a donné l'ordre d'aider Fatima à accoucher, revient avec des gants tout ensanglantés ? Son air hébété y est pour beaucoup quand elle finit par annoncer la raison de sa stupéfaction : les jumeaux sont noirs ! Comme le dit Arnaud Meunier, Koltès passe par le rire pour porter le fer au plus profond.

La pièce n'aurait pas cette aura sans son couple phare incarné par Catherine Hiégel (Mathilde) et Didier Bezace (Adrien). Arnaud Meunier a su trouver le bon tandem tant les comédiens ont dans la peau leur personnage. Les répliques s'enchaînent telle une partie de ping-pong. Les deux comédiens savent jouer de tous les registres : de la tragédie antique à la comédie de boulevard, en passant par le one-(wo)man show ! Et pour autant, ils n'éclipsent pas les autres comédiens, ainsi René Turquois, qui joue Mathieu, incarne à merveille ce bon gros garçon benêt qui a tellement de mal à s'émanciper de son père. Quant à Isabelle Sadoyan (Maame Queuleu) et Kheireddine Lardjam (Aziz), ils parviennent parfaitement à jouer l'impuissance de leur personnage devant tant de haine.

Vous l'aurez sans doute compris, Arnaud Meunier adapte brillamment Le Retour au désert, qui n'a pas pris une ride depuis 1988. À l'heure où la montée des populismes et de l'extrême-droite sont révélateurs de notre difficulté à vivre ensemble, la pièce semble nous tendre un miroir. Laissons le dernier mot à Arnaud Meunier : « Je veux faire une comédie féroce comme un geste salutaire, un sursaut sur le plateau au moment où le Front National arrive en tête des élections européennes, les raisons qui ont poussé Koltès à écrire Le Retour au désert sont miennes. »

Crédit photo : Sonia Barcet

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