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Tout un symbole, et une belle image. Bachar Mar-Khalifé présente Ya Ballad (Ô pays) au festival No Border #5. Ce qui est peut-être une simple coïncidence se révèle pourtant lourd de sens! Le pays de Bachar Mar-Khalifé, tel qu'il le chante dans Ya Nas (wh'os gonna get the ball from behind the wall of the garden today?) s'appelle Utopia, et n'existe que dans la tête et le coeur de ceux qui veulent bien y croire. Et il n'a pas de frontières. La petite musique de ce pays, Bachar Mar-Khalifé l'a captée et nous en livre des échos émouvants, sur une scène qu'il porte doucement à ébullition. Il faut peu de temps pour entrer dans son univers cosmopolite, aérien, fait de chaud et froid, de sucré-salé, qui traduit l'amer drame des exilés du monde qui le regardent tristement tout en rêvant de ce qu'il pourrait être. La guerre, l'exil, la souffrance, la recherche de soi et de sa place dans le monde, les rêves d'un ailleurs libre et pacifié, Bachar Mar-Khalifé les a goûtés, et en fait des sons. Sa musique n'est donc jamais un mélange des genres, ni un exercice de rapiéçage, et plus que jamais on prendrait des risques à tenter d'y coller une étiquette.

On entend toute la vie de Bachar Mar-Khalifé, dans le set présenté au Vauban, du conservatoire à l'électro. On comprend ses choix, ses doutes, son chemin. C'est à la fois intime comme une conversation et universel comme un appel à la joie. Une musique pleine et entière, au piano omniprésent sans lourdeur, faite de la même matière que la sueur qui perle de son front, un chant des tripes. Beaucoup de douceur (rappelez-vous du thème fin et délicat qui s'envole sur une basse continue en si bémol), mêlée à une violence contenue qui agrippe à des lignes de basses extrêmement efficaces, aussi solides que les fondations de son pays. Quant à Ya Balad, on trouve difficilement plus émouvant dans l'album du même nom. Deux thèmes de piano presque identiques et complémentaires, l'un à quatre, l'autre à cinq temps, qui provoquent une fuite en avant, un déséquilibre que rattrape la basse à chaque mesure et sur lesquelles Bachar Mar-Khalifé fait glisser sa voix basse, en découpant toutes les syllabes. Ya balad, presque murmuré, avant la complainte, la douleur, qu'il va chercher une octave plus haut. S'ajoute ainsi à la maîtrise des quarts de ton celle des inter-temps, et c'est sublime. Et puis il repart sur un rythme soutenu, grave et puissant, comme pour arracher le public à la torpeur qu'il a créée.

la musique de Bachar Mar-Khalifé est une hymne contre l'immobilisme et la passivité

Un voyage musical vers une Ithaque idéale, du chant des sirènes à la complainte de Circé, en passant par les tempêtes bouillonnantes d'une électro presque sauvage aux accents orientaux. Plus prosaïquement, une belle claque, que ce concert au Vauban. Aucun doute que s'il n'avait pas été debout, le public se serait levé; la musique de Bachar Mar-Khalifé est une hymne contre l'immobilisme et la passivité, et cela fait sacrément du bien.

Crédit photographique : Eric Legret

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Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

 

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