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[Je te souviens], spectacle de la compagnie Zabraka, est présenté à la Maison du théâtre ce vendredi 6 novembre, à 19h30. Un homme sur scène, Gaspard Delanoë, accompagné d’un musicien live, Thomas Fernier, entraîne le spectateur sur les chemins surprenants du souvenir.

Comment mettre en scène la mémoire, qui est ce que l’homme a de plus intime ?

BB. Je suis parti des fragments d’Yves Pagès, Souviens-moi (éd. de l’Olivier) mais aussi des Je me souviens de Perec – qui ont ensuite disparu. De là, j’ai découvert les séries I remember de Joe Brainard (éd. Actes Sud), dont s’était inspiré Perec et qui pour leur part sont très intimes. Ils évoquent la sexualité, la découverte du corps sur un ton simple et drôle. Le texte de Pagès est tissé de faits historiques, politiques, de faits de société, et comporte aussi de la matière autobiographique. Je n’ai pas gardé cette partie-là, pour me concentrer sur ce qui avait un aspect universel, ce qui pouvait appartenir à des gens de différentes générations. Le texte de Brainard date des années 1970, mais comporte peu de choses datées ; souvent, elles ne sont même pas localisables.

On trouve donc ces deux dimensions : des souvenirs issus d’événements marquants qui ont pu réunir des millions d’êtres humains, comme l’assassinat de Kennedy, et des souvenirs sur l’intime très parlants, très forts. On passe de l’adulte vers l’adolescence puis l’enfance, et on croise les trois âges. Le point de départ du spectacle est donc collectif, et ces souvenirs permettent d’autant plus de partager l’intime, qui vient après.

GD. Les deux textes abordent l’intime : Pagès avec le souvenir de la mère disparue, qui est tout de suite très intense ; Brainard avec les souvenirs liés à son enfance puis à sa sexualité naissante. Tous les extraits ont trait à l’intimité, d’une certaine manière, mais ils ne sont pas dits par un personnage incarné. Je change de costume, mais il n’y a pas d’unité de personnage.

Comment le spectacle est-il structuré ?

BB. Nous avions des centaines de fragments. Pour être au plus près du fonctionnement de la mémoire, nous n’avons pas opté pour un choix thématique. L’homme ne maîtrise pas comment les choses arrivent et disparaissent. Il est à la fois pilote de son cerveau et piloté par lui. Nous avons donc choisi les fragments avec Gaspard Delanoë selon qu’ils nous touchaient, qu’ils fonctionnaient dans l’oralité. La construction a associé l’intervention du hasard et des lectures publiques, qui nous ont permis de tester ces fragments. Le spectacle est fait de la dimension de contrôle de la conscience et de son absence. Il est partiellement fait d’une tentative de construire, et partiellement d’une acceptation de ce qui arrive.

Le montage de textes a été délicat, mais Yves Pagès a été partie prenante dans construction du projet, il nous a aidé à comprendre son texte. Il aime aussi beaucoup Brainard et a apprécié le montage. Une rencontre avec le frère de Brainard nous a également éclairés. Mais le texte n’est pas forcément au centre, c’est plutôt la dramaturgie qui m’importe.

GD. Le spectateur suit un fil sur lequel des perles sont enfilées. Le spectacle ne raconte pas une histoire, il raconte des histoires, il suit les méandres de la mémoire. Il voyage. Les neurobiologistes disent que la mémoire est un surgissement de choses dont on ne parvient pas à coder le rythme.

BB. Et Gaspard Delanoë est incodable !

Qui est le personnage sur scène ?

BB. Sur scène, on voit un seul acteur, qui n’incarne pas un personnage, mais beaucoup de personnages possibles. Je voulais qu’il puisse être plusieurs, sans être plusieurs personnages. Gaspard Delanoë ne se revendique pas acteur ou comédien, il vient de l’univers de la performance, de la chorégraphie. Avec ce spectacle, c’est la première fois qu’il apprend un texte par cœur !

GD. Le personnage n’est pas clair, on ne sait qui il est. Il est le réceptacle de plusieurs mémoires.

On verra aussi sur scène un musicien.

BB. La création se fait avec un collectif, et notamment Olga Karpinsky, scénographe et costumière ; Orazio Trotta pour la création lumière ; Pauline Thimonnier pour la dramaturgie ; et l’interprète et musicien Thomas Fernier. Il a été difficile de trouver comment faire entrer la musique sans qu’elle illustre le texte.

Peu de temps avant la création, on a mis un piano sur scène, et très rapidement, Thomas Fernier a trouvé la musique qu’il fallait. C’est une présence forte pour Gaspard Delanoë car elle fait résonner les choses autrement.

GD. En effet, la présence physique de la musique sur scène apporte une nouvelle dimension. Les claviers apportent quelque chose par rapport aux cartons seuls.

Le spectacle est-il écrit spécifiquement pour Gaspard Delanoë?

BB. Le plus long pour moi est toujours de trouver les personnes avec qui partir à l’aventure. Avec Gaspard Delanoë, nous avons fait notre premier spectacle ensemble il y a plus de vingt ans, Parade sauvage pour Arthur Rimbaud, il est venu plusieurs fois dans "Parcours tout court", le festival de formes courtes que j’organise. Gaspard Delanoë convenait parfaitement pour cette écriture non théâtrale.

Et vous, Gaspard Delanoë, comment avez-vous vécu cette expérience théâtrale ?

GD. Je pratique pour ma part la performance, si bien que pour moi, le texte a un autre statut : lecture, improvisation, ou formes où le texte en lui-même importe peu. Là, il a fallu passer dans la position de comédien – et apprendre un grand texte! J’ai été confronté à la rigueur dans le déroulé. Quand le piano est arrivé, la dimension d’échange et de sensibilité m’a aidé à incarner le personnage – ou plutôt ses contours.

Comme je n’ai pas les "trucs" des comédiens, leurs savoir-faire, je m’appuie sur ce que la performance a de spontané, d’incontrôlé. J’ajoute des adresses, une dimension directe qui accentue l’accessibilité.

À qui s’adresse ce spectacle ? Comment parle-t-il à des jeunes de 14 ans qui n’ont pas encore beaucoup de souvenirs ?

BB. Ce spectacle leur permet justement de prendre conscience qu’ils ont de la mémoire, d’entrevoir un rapport au temps. On découvre à la fois l’éloignement et la proximité : grâce à la mémoire, on se rend compte qu’on partage des choses avec nos parents ou nos grands-parents. J’apprécie de travailler sur le trans-générationnel.

Au théâtre, la réunion de publics différents montre que l’on peut partager un même projet à différents âges ou en venant d’horizons divers, car il comporte différents portes d’entrée.

Comment avez-vous conçu la scénographie ?

BB. La scénographie est évolutive au fil du spectacle. J’ai cherché le niveau d’abstraction qui permettait de se laisser suffisamment porter par l’imagination et en même temps de construire une imagination qui avance en même temps que le spectacle.

La structure est modulable, légère, je voulais qu’on ne puisse pas trop l’identifier.

Comment ce projet s’inscrit-il dans votre parcours, répond-il à d’autres spectacles, en prépare-t-il d’autres ?

BB. J’ai fait plusieurs projets en transversalité, avec le cinéma, la danse contemporaine, les arts plastiques, les arts du cirque. J’apprécie un théâtre plutôt minimaliste au plan du texte. J’ai notamment travaillé sur Gertrude Stein. Et là, avec Je te souviens, je fais un spectacle avec beaucoup de texte, et je découvre après coup que Brainard se revendique de Gertrude Stein !

Quel est votre prochain projet ?

BB. La mise en scène, pour 2017, d’un texte écrit, Au bois de Claudine Galea, auteur associé au TNS. J’apprécie le travail avec les auteurs, et pas seulement les auteurs de théâtre.

Vendredi 6 novembre à 19h30 / La maison du Théâtre
Durée : 1h
Tarif : 12 €

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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