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Gaspar Claus par Jean-Philippe Corre

Gaspar Claus par Jean-Philippe Corre

 

Artiste invité de la saison 2015-2016 par Penn-Ar-Jazz, Gaspar Claus est un sculpteur de sons boulimique, en perpétuel mouvement. Après un passage remarqué lors de l'’Atlantique Jazz Festival, notamment en duo avec Mike Reed, il a dévoilé à Passerelle un nouveau pan de sa personnalité musicale, faite d’'un chaud et froid de douceur et de violence.

Dans un vieux conte oriental, le sultan demande à son vizir de lui indiquer le centre du monde. Après réflexion et de peur que sa tête soit prématurément séparée de son corps, l’'avisé conseiller répond bien entendu que le centre du monde n’'est autre que son maître. Avant d’'ajouter, à la surprise générale, qu’'il est lui aussi le centre du monde ainsi que chacun des membres de l’'assemblée, ainsi finalement que n’'importe quel point du globe. Et de démontrer qu’'en prenant suffisamment d’'altitude pour embrasser du regard toute la terre, on ne distingue finalement qu’'un gigantesque cercle dont chaque point peut constituer le centre.

Gaspar Claus est l'un de ces mages capable de faire graviter autour du son un centre d'art contemporain entier

Mais si nous sommes tous des centres du monde, certains possèdent l’'étrange pouvoir de nous mettre en mouvement autour d’eux, devenant ainsi, pour un temps, des épi-centres. Gaspar Claus est l'’un de ces mages capable de faire graviter autour du son un centre d’'art contemporain entier. Invité par le Festival Invisible à Passerelle jeudi 19 novembre, il en a fait une retentissante démonstration, en recréant autour de son violoncelle un véritable Big-Bang. Évidemment, il fallait s'’attendre à quelque chose d’'au moins exceptionnel, venant de ce musicien prolifique et touche-à-tout, aussi à l’'aise en solo qu’'en formations resserrées ou bands plus conséquents, dans des répertoires qui vont du flamenco à l'’électro en passant par le jazz le plus sauvage - et par l'improvisation.

Gaspar Claus arrive discrètement, dans un brouhaha de discussions passionnées, de débouchonnages de bouteilles de (bon) vin, de prospectus qui se froissent, de pieds qui raclent le sol brut. Il sourit en voyant le demi-cercle de transats et de chaises qui s’'est naturellement formé autour de son ampli à lampes et de ses pédales, invite à ne pas hésiter à se déplacer, et recommande de prendre soin des oreilles délicates. C’'est que ça fait du bruit, un big-bang.

Il s’'assoit, ferme les yeux, et lève l’archet. C’est d'’abord un la, long, vibrant, sonore qui se développe lentement en harmoniques. Le violoncelle emmagasine une énergie potentielle démesurée dans ce la qui dure, qui devient , puis sol, puis do.

Les cordes jouées à vide, puis amplifiées, achèvent la préparation de la "soupe primitive", qui contient tous les possibles. Des harmoniques extraordinaires s'échappent du violoncelle, et emplissent Passerelle. Mécaniquement, la pression monte. L’'univers se condense peu à peu; l'’explosion est proche, alors que la main gauche se rapproche de la touche, le pied de la pédale. Explosion! Du son blanc qu'’il a obtenu en contorsionnant les quatre cordes, Gaspar Claus crée son univers, fait d'’arpèges qui se tordent, se déforment, se saturent, se désaturent, se perdent en rugissements, qui remplissent le centre d’'art, et le débordent. Il faut reprendre son souffle. Se donner le temps d'’apprécier le résultat, de regarder les constellations se mettre en mouvement. C’est à nouveau un do, grave et profond, prélude d’'un nouveau cycle.

Par curiosité, et dans un éclair de lucidité (parce que j'’ai depuis longtemps rangé stylo et carnet pour savourer l’'état d’'hébétude dans lequel je suis plongé), je mets en route l’'accordeur de guitare qui traine Dieu sait pourquoi dans mon sac. Au moment de la reprise de l’'ébullition. Gaspar Claus fait entrer son instrument en résonance avec le sol de Passerelle, mais par la pique, qu’'il stimule fébrilement avec l’'archet. Le sol vibre en si bémol, de plus en plus fort. Lorsque la pique quitte le sol, l'’instrument gémit en mi. Si bémol – mi, un intervalle de trois tons, longtemps appelé diabolus in musica en raison de sa dureté à l’'oreille. Un intervalle qui sème un déséquilibre, et qui appelle un nouveau cycle, orageux et sombre. L'’archet quitte la pique et maltraite le cordier puis le chevalet. L'’accordeur s’'affole comme un compteur Geiger au cœours d’'un réacteur nucléaire. Un nouveau vortex d'harmonies intenses s'installe progressivement, puisé entre la touche et le chevalet. Incandescent, le son explose pour la deuxième fois en arpèges, sous la forme d’'un thème classique obsédant. Nouvelle explosion, et nouveau retour au calme. La pluie s’'écrase sèchement sur les toits vitrés de Passerelle, en une dérisoire tentative d’'éteindre l’'incendie. Au sol, on halète. Parce que personne ne sait s'’il survivra à un troisième big-bang.

Les applaudissements attendent d'être sûrs que rien ne va s’'écrouler avant de crépiter. Par miracle, le centre d'’art a survécu à la triple explosion, et chacun sort à son rythme de sa torpeur. Des sourires un peu béats, des yeux qui s’'écarquillent, des hochements de tête appuyés, et Gaspar Claus qui repose son instrument dans son étui, comme si de rien n'’était.

Gaspar Claus par Jean-Philippe Corre

Gaspar Claus par Jean-Philippe Corre

Crédits :

Apparaissent sur les photos :

Bénin d'Aurélien Mole - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest - 2015

All Component Parts (Listeners) d'Alison O'Daniel - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest - 2015
 
Photographies par Jean-Philippe Corre
About the Author

Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l'âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu'une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s'ancre librement dans le ressenti.

One Comment

  1. Eumatheus / 30 novembre 2015 at 14 h 48 /Répondre

    Gaspar Claus belle! la vibration universelle.

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