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paol keineg

La découverte du Poème du pays qui a faim, de Paol Keineg (éditions Traces, 1967), à mon arrivée en Bretagne, fut un choc. Cet hymne au pays blessé, plein de rage et d’espérance, porté par un lyrisme tempétueux, m’offrait le visage d’une terre inconnue, désirable, sauvage et solidaire.

Je le relis aujourd’hui: "-lorsque s’effondrent les bûches dans l’âtre brun / j’aime qu’on frappe à ma porte le glas de la / réalité-"

Nous remercions la librairie Dialogues qui a facilité la rencontre entre Le Poulailler et ce poète en exil, pudique et foudroyant.

 

Fabien Ribery: En découvrant le titre de votre livre, Mauvaises langues, j’ai immédiatement pensé au thème de l’isolement du poète, à la mauvaise réputation, à votre diglossie, entre breton et français, la langue du maître dans laquelle vous avez écrit ce recueil. A quoi renvoie précisément le titre de votre livre?

Paol Keineg : Il y a des échos de beaucoup de choses, par exemple du poème "Mauvais sang", de Rimbaud. Je ressens davantage la solitude de l’individu, que l’isolement du poète, parce que, même si je ne suis pas entouré physiquement, je suis en relation avec un assez grand nombre de gens.

Les humains apparaissent peu dans votre livre. Vous semblez leur préférer la fréquentation quotidienne des bêtes, des vaches notamment.

C’est tout à fait juste. Comme je le dis, je vis seul dans une maison, avec le sentiment d’être un immigré, quelqu’un de déplacé, de décalé.

Chateaubriand déclarait qu’il serait "Victor Hugo, ou rien." Vous célébrez quant à vous le nom d’Aimé Césaire.

Je croyais que Le poème du pays qui a faim était très inspiré par Aimé Césaire, mais en le relisant, je me suis rendu compte qu’il était davantage influencé par des poètes québécois, de la génération qu’on appelle de L’Hexagone, du nom même de cette maison d’édition qui publiait aussi bien Gaston Miron que Roland Giguère. A une certaine époque, il est vrai que mon ambition était de ressembler à Aimé Césaire.

Peut-être pour défier, si j’emploie vos termes, "le colonisateur", sur le terrain de sa propre langue.

Oui, bien sûr. Je ne choisirais peut-être pas tout à fait le même terme aujourd’hui, mais je me sens en accord avec cette pensée de fond. Césaire quant à lui n’emploierait peut-être plus du tout les mêmes mots que ceux qu’il avait trouvés, inventés et lancés dans ses combats de jeunesse. Quand il est mort, j’étais aux Etats-Unis à un colloque d’études antillaises qui devait s’ouvrir. Son décès a contraint en quelque sorte les organisateurs à lui rendre hommage. Un Martiniquais qui était là parlait de Césaire avec la plus grande chaleur, en se revendiquant lui-même comme totalement Français. Les gens vivent dans des vertiges de contradictions.

Vous en avez peut-être assez qu’on vous renvoie à votre passé militant, et à vos positions autonomistes. Vous écrivez d’ailleurs, déplorant le règne du "jardin à la française pour tous", que "dans vingt ans on aura tout oublié / des périodes de luttes", mais aussi "le pays / pour lequel j’aurais donné ma vie / n’est pas devenu un pays."

Je ne renie rien de mon passé, mais disons que j’ai peut-être été agacé qu’on réduise ma vie de poète à mes premiers recueils, comme si je n’avais rien écrit depuis.

On a préféré utiliser votre poésie comme étendard.

Voilà, c’était ça. Je me suis prêté à ce rôle, qui ne m’a plus convenu assez vite. Je voulais faire autre chose.

Est-ce pour cette raison principale que vous êtes parti vivre aux Etats-Unis?

En partie oui, mais mon départ répondait à des motivations complexes, qu’il serait trop facile de rationaliser après coup.

J’imagine que vous avez fait des rencontres décisives dans cet autre monde.

Oui, et ça m’a beaucoup aidé à sortir d’un certain silence. J’ai pratiqué l’anglais et découvert la poésie américaine. La fréquentation des poètes américains m’a apporté énormément, et m’a même changé.

Avez-vous fréquenté les poètes de la Beat Generation?

Non, c’était déjà passé. Ils étaient là, mais je ne les ai jamais rencontrés. Ma fille [Katell Keineg] a chanté avec Ginsberg. Quant à moi, je n’ai pas osé aller frapper aux portes. Je me suis arrêté à Providence, ville côtière entre Boston et New York, où j’ai fait mes études, avant d’y retourner enseigner un peu, et retrouver beaucoup d’amis. Il y a là toute une communauté de poètes, pour un grand nombre toujours vivants. Le terrain pour moi y était très favorable.

Dans votre anthologie publiée chez Obsidiane, Les trucs sont démolis (1967-2005), vous évoquez rapidement votre vie américaine, disant être passé par San Francisco. N’y avez–vous pas fréquenté la librairie tenue par le poète Ferlinghetti, la fameuse City Lights Books?

Non, je n’y suis jamais allé. Elle était déjà trop touristique, une sorte de café de Flore aujourd’hui. La poésie américaine est très active, très invisible souvent, et surtout très underground. A la différence d’avec la France, ceux qui se prétendent underground à Paris sont véritablement ceux qui dominent la scène, et recueillent tous les honneurs, des sortes de poètes officiels, qui jouent sur les deux tableaux.

N’avez-vous pas la tentation de performer parfois vos textes, de faire l’expérience de la scène justement?

Non, je suis trop réservé pour cela, même si je peux admirer certains poètes qui ont cette pratique de la performance. J’ai entendu Christian Prigent lire, c’était magnifique.

Puisque vous y avez beaucoup d’amis, pourquoi avoir quitté les États-Unis?

J’étais assez seul là-bas aussi très souvent, vous savez. J’avais peut-être épuisé tous les plaisirs que j’avais à vivre aux États-Unis. Je suis revenu depuis six ans, voilà tout.

En France, vous avez pu retrouver Maurice Nadeau, qui vous a soutenu sans relâche.*

Je l’ai retrouvé, oui, comme à chaque fois que je rentrais. Sa mort est une grande perte pour moi. Même s’il avait 103 ans, la disparition de cet homme si généreux, à la mémoire phénoménale, continuant à lire des manuscrits de jeunes auteurs, est un choc.

La Quinzaine littéraire est la seule publication qui m’ait soutenu toute ma vie durant. Sans cette revue, j’aurais peut-être arrêté. En Bretagne, j’étais oublié, ou presque.

Pourquoi?

Je ne sais pas pourquoi on a décidé de ne plus parler de moi.

Mauvaises langues, dans sa simplicité, la mise à nu de l’intime, et son art savant, m’a fait penser à Georges Perros.

Je ne l’ai pas relu depuis longtemps, mais il a beaucoup compté pour moi. Je l’ai fréquenté assez régulièrement jusqu’à sa mort. Quand je résidais encore à Brest, il m’invitait à Douarnenez où il vivait. Il a fait en grande part mon éducation littéraire, parce qu’il avait beaucoup de livres que je n’aurais jamais pu trouver ailleurs que chez lui. Je n’avais pas l’argent pour les acheter de toute façon. Je repartais de chez lui avec un gros sac rempli de livres, que je ramenais la fois suivante.

Avez-vous côtoyé ou eu envie de côtoyer des gens de l’épaisseur de François Maspero?

J’ai fréquenté, un peu, à Paris, sa librairie, La joie de lire. J’ai vu récemment le documentaire émouvant qui lui a été consacré [François Maspero, Les Chemins de la liberté, de Bruno Guichard, Jean-François Raynaud et Yves Campagna a été montré une fois en juin 2015 au cinéma Les Studios de Brest, devant une petite trentaine de spectateurs]. J’étais très méfiant à l’égard des gauchistes, mais j’avais parallèlement une attirance certaine pour eux.

Quels poètes bretons lisez-vous?

J’ai beaucoup d’admiration pour Guy Etienne, qui est mort récemment, aussi pour Bernez Tangi ou Koulizh Kedez, qui écrivent en breton. Yann Varc’h Thorel traduit directement du chinois en breton, et c’est somptueux.

Le mot « serf » apparaît dans votre recueil. Vous considérez-vous comme tel ?

Le mot est très certainement exagéré, mais j’évoque ici toutes ces générations de paysans qui ont trimé, sous le soleil et dans la pluie, pour des revenus très bas. Ce n’était pas juridiquement de la servitude, mais une vie de grande dureté.

La destruction de la paysannerie et des terres bretonnes vous désole. Vous écrivez: "on mesure une révolution / agricole / à l’épaisseur des mauvaises odeurs", et, non sans humour, "comment danser l’enfermement de dix mille cochons".

La fin de la paysannerie est un événement majeur de la seconde moitié du XXe siècle. La transformation de l’agriculture de subsistance en agribusiness très agressif est une horreur, même si cela a très certainement permis de sauver des emplois, et à la Bretagne de ne pas se vider complètement de sa population, comme c’était le cas dans les années 50-60, où les gens s’en allaient par flots continus. Le prix à payer est extrêmement lourd.

Vous écrivez aujourd’hui : "Que faire d’un monde / bâti contre l’amour?"

Oui, et l’on pourrait inclure l’amour des bêtes, parce que je suis indigné par cette ingénierie industrielle faisant du vivant une simple matière première, sans considération aucune pour les souffrances d’êtres vivants.

Le premier vers de votre recueil – "Faire glisser sa plume / sur les méchancetés du monde" - m’a rappelé cet aphorisme des Poésies de Lautréamont : "L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres."

Je n’y avais pas pensé.

Pourquoi pensez-vous qu’il n’y a "pas de langue naturelle"?

C’est une façon de prendre pied dans le débat sur l’évolution de la langue bretonne, entre partisans de la langue supposée naturelle, qui refusent toute évolution ou presque, et les autres. Je pense qu’une langue est en perpétuelle fabrication, en constant renouvellement. Il m’arrive d’écouter la nuit de vieilles émissions que rediffuse France Culture, et je suis souvent très surpris des accents, d’une façon de parler qui a quasiment complètement disparu aujourd’hui.

Vous écrivez de façon quelque peu provocatrice que "la poésie est la recherche de l’imperfection", tout en vous méfiant bien de qui tenterait de la circonscrire par des discours savants.

A une certaine époque, je pensais sûrement l’inverse, mais ce qui m’intéresse aujourd’hui est souvent l’accroc, la poussière, la déformation, comme un défaut dans le visage d’une femme, d’autant plus beau et intéressant qu’il n’est pas parfait, qu’une dent écartée vient par exemple le singulariser, ce qui met tout de suite le reste en valeur.

Pourquoi "les fantômes ne se laissent-ils pas prendre dans les phares"? Est-ce un éloge de l’ombre, à la façon de Tanizaki? Vous faites une référence ténue au livre de Jacques Derrida, Spectres de Marx.

Derrida était un ami de ma femme, nous l’avons reçu chez nous plusieurs fois, notamment lorsqu’il est venu à l’université en tant qu’invité donner sa grande conférence sur les "Spectres de Marx".

Allez-vous enfin écrire sur vos années américaines? Ce serait passionnant.

On me l’a demandé plusieurs fois, mais je n’ai pas encore trouvé la forme juste. J’ai des réticences à l’égard de l’autobiographie, peut-être à cause du mouvement actuel de l’autofiction, que je n’aime pas. Quelle authenticité dans les récits autobiographiques? J’ai vu, après la mort de Perros, toutes sortes de gens qu’il détestait se revendiquer de lui. C’était une triste farce.

Vous pourriez être un passeur de noms et d’expériences.

En tout cas, si je veux le faire, il ne me faut pas tarder.

Votre recueil est composé surtout de poèmes formés de quatre quatrains, comme L’Albatros de Baudelaire, mais qui tendent peu à peu à se disloquer. Pourquoi?

Je vais l’expliquer tout à l’heure au café de la Librairie Dialogues…


 

Paol Keineg, Mauvaises langues, Obsidiane, 2015, 94p

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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