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Guillaume Pellay, Abrazo vale mil, exposition du 6 juin au 29 août 2015, centre d’art Passerelle, Brest.

Rencontre avec le plasticien et glaneur Guillaume Pellay, dont l’exposition actuellement visible à Brest est le fruit de trois mois de résidence dans le cadre du projet Les Chantiers, mis en place par le centre d’art Passerelle et Documents d’Artistes Bretagne.

Vous avez bénéficié de trois mois de résidence à Passerelle dans le cadre des Chantiers. Comment avez-vous vécu ce temps privilégié de travail ?

Cet espace et ce temps de projection et de production étaient assez inhabituels pour moi. J'ai particulièrement goûté les discussions qui les ont comblés. C'était trois mois particulièrement stimulants.

L’oisiveté productive, au sens de l’otium latin, a-t-elle gouverné ces trois derniers mois ?

Oui, plus généralement c'est quelque chose que j'essaie de me ménager autant que possible. Faute de pouvoir la générer complètement, on peut au moins la laisser advenir.
Elle gouverne effectivement.

Pourquoi avoir tenu le journal de votre résidence (lisible sur le site de Documents d’Artistes Bretagne) ? Cherchiez-vous à archiver votre géopoétique plastique, voire à la comprendre ?

Sans doute. Il fixe des réflexions, des étonnements, des écoutes, quelques anciens travaux, nécessaires à la construction alors en cours.

Documents d'Artiste Bretagne co-organise la résidence Les Chantiers avec le centre d'art Passerelle, ils s'engagent sur la documentation, le reportage... Une rubrique dédiée à chaque résident est créée sur le site des Chantiers. J'ai décidé de l'aborder comme une extension du bureau, voire le bureau lui-même. C'était une manière assez juste de participer à mon processus de travail qui n'est pas d'emblée plastique et qui aurait été compliqué à photographier. En effet, j'ai assez peu travaillé en atelier avant de savoir comment allait fonctionner l'exposition et comment lui donner forme.

 

Il y a dans votre exposition une volonté d’associer des formes, matériaux, gestes de natures très différentes, une sorte d’intelligence sensible à la fois modeste et affirmée. Comment avez-vous conçu l’exposition actuellement visible à Passerelle ?

Elle a pris forme autour d'anecdotes, de croisements parfois basés sur de simples jeux de mots, de petits plaisirs en somme. Elle est le résultat d'un ensemble d'influences que je m'emploie à garder autour de moi liées entre elles. Elle est titrée « Abrazo vale mil » qui est le raccourci direct de l'expression espagnole « un abrazo vale mil palabras », soit, une étreinte vaut mille discours, étreinte vaut mille.

Vous avez produit avec Hélène Thomas, Brestoise comme vous, deux jupes peintes, que vous faites tournoyer en vidéo façon derviche turc. Ces jupes semblent en attente, posées sur des chaises. Nous invitez-vous à la danse et à regarder le paysage sous les jupes des filles (motif du buisson ardent) ?

Ce que je propose n'est pas vraiment une exposition d'œuvres isolées, elle a plutôt été pensée comme un paysage façonné, modelé d'un ensemble de pièces et de gestes en rebond. Certes, ces éléments peuvent être autonomes, les jupes produites en collaboration avec Hélène Thomas sont d'abord des jupes. Elles ont été peintes et sont prévues pour danser en tournant sur soi-même. L'une d'entre elles est la représentation d'un talus arboré et fleuri, sa mise en mouvement fait défiler ce paysage de bas-côté. Mais, très rapidement, l'idée de porter moi-même cette jupe est venue répondre au projet d'une grande peinture dont la taille de 4,80 x 3 mètres pouvait s'approcher de formats architecturaux, décoratifs.

Ce grand format, composé de deux toiles accolées, était la peinture d'une canette encastrée dans une branche trouvée quelques mois auparavant en bordure de voie express ; il m'a servi de fond de scène pour une danse avec la jupe. Dans l'espace d'exposition, la peinture et la danse sont présentées dans une vidéo projetée sur un mur, les jupes sont installées devant, sur deux chaises en vis-à-vis, tandis que la peinture est présentée dans un autre état. Les deux toiles qui la composaient sont détachées l'une de l'autre, accrochées au mur comme des tableaux, et ont été recouvertes d'un motif moins figuratif, plus ornemental encore, plus expressionniste aussi.

Dans tous les cas, rien de tout ceci ne répond à un protocole clairement établi.

Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

Il y a dans ma danse une grande part de jeu, du plaisir. Alors oui, j'invite qui veut à faire ses propres expériences. Il y avait un défi tout personnel pour moi à faire passer la danse que je réservais aux euphories des fêtes à ce contexte d'exposition, exhibition en anglais.

Et en l’occurrence, les jupes attirent tout le monde, quand les hommes portent des kilts on retrouve cette même curiosité à voir ce qu'ils portent en dessous.

Nous avons produit avec Hélène Thomas une nouvelle jupe depuis l'exposition pour répondre à l'invitation faite par Alexis Poline à plusieurs amis de produire des performances devant une de ses grandes peintures qu'il avait pensée comme leur toile de fond.
Cette jupe a cette fois été présentée en public, en chanson, autre contexte, autre expérience. 

Vous aimez ce qui est de l’ordre de l’hybride, de l’esthétique du divers. Pourquoi ?

Sans doute est-ce dans les croisements que je trouve une manière d'écrire, ou surtout une raison de le faire. Cette écriture me tient en haleine, elle m'engage dans une logique de prospection, de progression, me tient éveillé.

Mais je n'ai pas l'impression que ce me soit propre, je suppose que tout système de pensée est construit sur ces modes.

Une toile fait le lien entre votre pratique purement plasticienne, et d’atelier, et votre expérience du graffiti. 

Cherchez-vous à croiser art de la rue et art plus académisé ?

Je ne le cherche pas fondamentalement. Ces croisements ne sont pas le seul fruit de mon imagination, ils sont quotidiens pour la plupart, ils m'arrivent ainsi. Nous vivons à une époque où la Joconde a pu être un tapis de souris avant que cet objet ne devienne obsolète. La semaine dernière nous avons repeint avec des adolescents le bâtiment d'une chaufferie collective de Morlaix en nous inspirant des noms de rues du quartier, dont la rue Leonard de Vinci. Pour certains adultes, le personnage que nous reproduisions était le bonhomme Manpower. Pourtant, des ados en maillot de foot connaissaient l'homme de Vitruve car ils l'avaient étudié à l'école.

Dans les sciences naturelles ou humaines, au moment de construire des modèles, de faire des synthèses, un certain nombre de parties prenantes du système étudié sont négligées car considérées comme négligeables. J'ai la chance de ne pas exercer dans ces champs et de pouvoir porter mon attention et mon énergie où je le souhaite. Beaucoup de livres sur mes étagères me viennent de vides greniers, d'Emmaüs, ou parfois même de poubelles, à partir de là une opposition entre un art, un savoir de la rue et un autre, académique, devient très fragile, même si elle peut être légitimée par des chapelles auxquelles croire et où prier.

 

 

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Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

Guillaume Pellay, Abrazo vale mil - Passerelle Centre d'art contemporain, Brest © Aurélien Mole, 2015

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En voyant votre exposition, on peut penser aux motifs et esthétiques de Claude Viallat (les drapés, le motif proliférant de la cellule ou de la mitochondrie), de Niele Toroni (les points de couleur), ou de Marc Desgrandchamps (les végétaux). Dans quel univers pictural aimez-vous vous situer ?

Je profite sans doute des explorations de vies entières dédiées à l'art sur lesquelles s'empilent les histoires de l'art. Mais je serais bien en peine de m'y situer clairement, je n'en ai pas une connaissance érudite. Il m'arrive de faire des citations, mais il me faut une petite histoire personnelle pour me sentir bien avec. Comme cette reproduction numérique d'une toile de Gauguin que j'ai utilisée dans une composition de peintures pour mon exposition The lady with the braid à la galerie 126 à Rennes. Je l'avais d'abord dérobée dans un entrepôt abandonné de Pont-Aven où nous nous étions rendus pour peindre avec des amis.

Vous avez fondé avec Mathieu Julien les Éditions Peinture. Pouvez-vous présenter votre projet, et qui est votre ami ? Un livre sortira probablement à l’automne prochain. Peut-on en parler ?

Mathieu Julien fait partie des graffeurs dont j'ai commencé à aimer les productions à travers internet avant de le rencontrer. Sous son blase XVLF / Gsulf, il a expérimenté des choses qui en graff n'étaient pas complètement évidentes, ou du moins rarement assumées, comme ne pas mettre de contours à ses formes peintes en grands aplats par exemple.

Le graff est cette forme de peinture, dérivée du tag, qui consiste à décliner un pseudonyme (le blase) sur des murs. Cette pratique et ses formes ont une histoire qui remonte à l'émergence de ce jeu sur la côte Est étasunienne à la fin des années 60. Les premières générations de ce mouvement ont posé des bases qui font le graff que nous connaissons tous aujourd'hui. Sans connaître ces premiers canons esthétiques, il est sans doute difficile de comprendre en quoi ne peindre que des aplats sans contours peut sembler si décalé.

Nous avons créé les Éditions Peinture dans l'idée de mettre en avant des formes de graff assez exploratoires, qui justement jouent des codes ou s'en déjouent avec plaisir, et qui à nos yeux font de leurs auteurs des peintres accomplis. Il en passe par une documentation photographique importante appuyée d'entretiens.

Le premier ouvrage paraîtra en octobre prochain, il est focalisé sur la pratique impressionnante du graffeur parisien Saeio et il sera accompagné de l'essai « Transmission orale et mythologie dans le graffiti » de Joëlle Le Saux, historienne de l'art et enseignante à l'école des Beaux Arts de Brest et à la fac de Rennes.

On vous connaît notamment à Brest pour avoir programmé de 2010 à 2012 la galerie de Nazeem. Que retenez-vous de ce travail de commissariat ?

Je pense qu'il a été un préalable à mon engagement avec Mathieu dans un projet d'édition. Nous nous sommes d'ailleurs rencontrés à l'occasion d'une invitation que je lui avais faite pour un évènement à la galerie en 2011.

Je me suis retrouvé dans ce projet suite à un concours de circonstances. J'ai rencontré Nazeem Mouinoudine autour d'une petite exposition collective que je l'ai aidé à organiser au cinéma Les Studios. A cette période, il avait un espace rue Massillon qu'il avait de plus en plus de mal à animer seul. Il tenait absolument à ce que ce type de lieu puisse exister dans le paysage culturel brestois, et il a continué à en assumer le loyer quand il m'a mis le lieu à disposition. Je me suis retrouvé à en gérer tous les aspects, la programmation, la communication, les montages, la médiation. Je ne pense pas y avoir eu un rôle de commissariat à proprement parler, le lieu a surtout fonctionné sur le mode de la carte blanche. Nous avions trop peu de moyens, il était impossible de participer aux frais de production des artistes, pas même leurs frais de déplacement, impossible d'imaginer pérenniser le lieu.

Je m'en occupais par le biais de l'association Game & Performance créée pour l'occasion, et titrée ainsi en référence au morceau du groupe Deux.

Vous faites partie du collectif Monstrare. Quels en sont les principes fondateurs ?

Je ne suis pas fondateur de l'association, j'ai intégré ce collectif à l'occasion de l'aménagement d'un site troglodytique en bord de Loire en 2012, propriété de Xavier Bondu qui y est installé. Maxime Bondu, son fils, Bénédicte Le Pimpec et Arnaud Pearl font partie des membres fondateurs encore très engagés dans Monstrare. Ils sont sortis entre deux et trois ans avant moi de l'école des Beaux-Arts de Brest où ils avaient créé cette structure afin de ménager des échappées du cadre assez protégé et isolé de l'école. Ils ont réalisé de nombreux projets prenant souvent place dans des lieux prêtés par des propriétaires le temps d'une expo.

Le site de Dampierre-sur-Loire est devenu le centre névralgique des activités de l'association aujourd'hui, des quartiers d'été y sont pris depuis l'an dernier après qu'une première expérience hivernale en compagnie du centre d'art de Neuchâtel a vraiment inauguré le format en décembre 2012.

Vous êtes un glaneur, redonnez dignité aux objets oubliés ou abandonnés. Vous faites référence aussi bien à Millet, non pas Catherine ou Richard, mais Jean-François le peintre qu’aimaient tant nos grands-parents (avec les petites filles de Renoir), qu’à Agnès Varda. Avez-vous l’obsession du collectage et de la perte ?

J'ai surtout rencontré Millet par le biais du film d'Agnès Varda où elle fait un beau parallèle entre son travail de collectage d'images et celui des glaneurs qui récupèrent de quoi se nourrir voire se vêtir dans les poubelles.

Dans la collecte, il y a quelque chose de l'ordre de la retenue. Comme dans le geste de l'écriture qui tout en faisant advenir consiste, je pense, à revenir à soi. Ramasser des objets ou des images est un moyen de faire barrage au cours du temps pour se donner les meilleures chances de bien goûter certaines saveurs. L'oubli ou la perte, le manque, sont les endroits où peuvent se former les idées.

 

On peut encore voir place Sané à Brest votre reprise impressionnante à l’échelle une du Guernica de Picasso, rebaptisé Tuerie. Cette œuvre tient depuis 2010. Qu’en est-il de son devenir possible ou probable ?

Il y a depuis quelques années un permis de construire déposé pour cette dent creuse. Il y poussera probablement un jour un petit immeuble de trois ou quatre étages. Je ne sais pas si ma reprise de Guernica sera recouverte avant ça ou pas. Je suis moi-même surpris qu'elle ait tenu aussi longtemps. Souvent ce genre de terrain vague, d'abord investi de petits tags et flops, peut devenir un terrain où s'installe une pratique régulière du graff. Cependant, il y a bien maintenant une peinture de Pakone et Shape d'un couple enlacé sur un banc sous un cerisier fleuri, devant un coucher de soleil. Drôle d'idée quand même à côté d'une reproduction de Guernica. Une telle association serait inimaginable dans un musée, ici ça ne semble pas avoir posé problème. Ce genre de décalages arrive dans l'espace public, les gens s'expriment sur ce qu'ils trouvent plus souvent qu'avec ce qu'ils y trouvent. Ça crée des collages improbables, très beaux.

Mathieu Tremblin, un ami artiste, a reproduit le geste de Tony Shafrazi qui, en 1974, avait vandalisé Guernica, l'original, alors exposé au MoMA de New York. Il avait inscrit à la bombe rouge « Kill lies all » sur toute la largeur de la toile, en protestation contre le massacre de Mỹ Lai perpétré par l'armée américaine sur la population civile d'un village vietnamien et qui pouvait ressembler à la dévastation de Guernica en 1937. A ça s'ajoutaient des revendications artistiques : il souhaitait rendre à Guernica son statut d'œuvre politique qu'elle avait a priori perdue à être exposée comme une œuvre picturale dans un lieu blanc.

Après cette exposition, comment envisagez-vous la suite, tant sur un plan pratique (les conditions de vie/survie en milieu hostile) que sur un plan artistique ?

A l'invitation de Christian Huot qui a fait ça pendant longtemps, j'anime des ateliers d'initiation au graff, ou plus précisément à la peinture à l'aérosol, depuis quelques mois dans différents contextes. C'est mon activité rémunératrice.

Je ne suis pas convaincu par certaines conceptions du socio-culturel, en politique notamment, mais ces deux notions, société et culture, sont fatalement liées et elles se le doivent d'ailleurs, pour faire que notre milieu ne soit justement pas seulement hostile. Aujourd'hui, j'aborde mes ateliers avec le souvenir de certains déclics que j'ai pu moi-même avoir plus jeune en suivant des cours d'aquarelle ou des ateliers de dessin.

J'aborde le plan artistique sans grandes projections, j'ai besoin d'en prendre régulièrement mes distances pour qu'il se rappelle ensuite mieux à moi, par nécessité. Je ne vois pas ma pratique comme une fin mais plutôt comme le moyen de me sentir progresser, en ça elle déborde largement des champs du questionnement artistique et elle ne craint donc rien.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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