By

Entretien avec Michel Goussu à l’occasion de la présentation de son roman au Mouton à cinq pattes, en partenariat avec La Petite Librairie et le Poulailler, le samedi 6 juin 2015.

Natalia Leclerc : Comment un employé tel que le narrateur de votre roman peut-il en arriver à vivre un burn-out ?

Michel Goussu : La réalité c'est que presque tout le monde peut entrer dans ce mécanisme sans s'en apercevoir. L'envie de bien faire son travail pousse à en faire plus, alors qu'il ne s'agit pas de cela. Dans les organisations de grande taille, souvent, il importe moins de réussir à faire ce qu'on vous demande qu'à essayer de le faire comme le chef le ferait. Chaque chef ayant un chef, on remonte la pyramide. Si le « big boss » n'a pas une culture de l'Humain… le poisson pourrit par la tête.

Ce narrateur évolue dans une entreprise peuplée d’une galerie de personnages. Comment les avez-vous élaborés ? S’agit-il de caricatures ?

J'ai travaillé dans pas mal de boîtes du tertiaire. Dans la bancassurance, mais pas seulement. Le personnage de Blondine est assez proche d'une ou deux personnes avec qui j'ai eu à travailler. Pour les autres personnages, il fallait fusionner en quelques personnages de roman les anecdotes que j'ai collectées, les miennes, mais aussi celles qui m'ont été rapportées par les gens qui savaient que j'écrivais sur ce sujet.

Trois personnages n’ont pas de nom, le fils, l’amoureuse et le narrateur lui-même. Quel est le sens de ce choix ?

Dans le processus du burn-out, la vie professionnelle envahit tout. Il devient impossible de décrocher. La vie personnelle, les respirations s'effacent. C'est ce que souligne la disparition des prénoms dans la sphère intime. Petit à petit, dans le roman, des amis du narrateur apparaissent, qui ont un prénom. Cela souligne le retour de la vie intime, la revitalisation du narrateur. Et la nécessité de se tourner vers l'extérieur. L'erreur, c'est de se tourner vers les autres DANS l'entreprise. Car pour supporter la même pression sans craquer, les autres salariés seront tentés de se mettre du côté du manche.

À partir de quel moment le narrateur prend-il conscience de la situation, du défaut d’éthique de l’entreprise ?

Au bout de quelques mois, le narrateur participe à un salon professionnel. C'est là qu'il comprend les systèmes de commissions, et qu'il prend conscience de l'argent qui est employé à amadouer les intermédiaires. Mais il n'est pas un chevalier blanc, il faut que le défaut d'éthique s'applique à lui, que son manager trahisse sa parole pour qu'il ait un déclic. Le livre ne présente pas un tout gentil contre des tout méchants, mais bien des zones grises, ou chacun est à la fois bourreau et victime. Pourtant, une rédemption est possible… je crois que le roman ouvre des pistes.

Votre roman est-il une critique des techniques de management appliquées dans le secteur tertiaire ?

Comme vous le dites, il s'agit d'un roman, pas d'un traité de management, pas d'un pamphlet. On suit l'évolution affective d'un personnage, on le voit évoluer. Mais la toile de fond, c'est la souffrance au travail. Les méthodes de management partent souvent d'une volonté positive d'organiser, d'optimiser, de faciliter. Mais il n'y a pas de recettes miracles avec les humains, il faut de l'écoute, de l'empathie, de la sincérité, et avant tout : de la confiance. On pourrait qualifier l'ensemble des méthodes actuelles de gestion de projets de « management par la défiance ». On voit où ça mène, chez Orange, chez Renault, un peu partout en fait.

Dans quelle mesure votre roman donne-t-il des armes pour lutter contre ces situations de harcèlement qui mènent au burn-out ?

Une fois de plus, je n'ai de légitimité que comme écrivain. Pas comme psychologue ou comme syndicaliste. Mais ce que montre le livre, c'est qu'il faut se tourner vers l'extérieur : médecin, amis, famille, psychologues du travail. Et qu'il est possible de résister. L'entreprise a autant besoin du salarié que l'inverse. À partir du moment où l'on est prêt à dire « stop » l'entreprise a moins de levier, de pouvoir, qu'on ne le croit. « Il est dans la nature de l'homme d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent » (Thucydide).

Comment avez-vous travaillé l’évocation du mal-être de votre personnage ?

Pour le coup, il y a du vécu ! En fait, on somatise beaucoup, et ça se retrouve dans les expressions populaires. « J'en ai plein le dos », par exemple. Le mal de dos est un des symptômes précurseurs du burn-out. J'ai aussi dû concentrer ce vécu. Dans les premières versions du roman, la répétitivité de la souffrance était plus marquée, mais le lecteur lui-même souffrait trop à le lire !

L’architecture d’ensemble est chronologique, mais on perçoit un travail de composition, et du même coup, une prise de distance par le narrateur.

Oui, comme je le disais, il a fallu faire sentir la folle répétitivité du travail de bureau autrement qu'en faisant des répétitions dans le livre. Il y a également beaucoup de rappels disséminés d'un bout à l'autre. 

 

 

La ville est décrite trois fois dans le livre, et en fait, c'est l'état d'esprit du narrateur qui y est décrit à chaque fois : l'enthousiasme, puis l'effondrement, et enfin le renouveau.

Quelles sont vos sources d’inspiration, pour ce roman, et pour l’écriture en général ?

Il fallait évidemment relire Extension du domaine de la lutte de Houellebecq, mais je ne partage pas son goût pour le cynisme. J'ai découvert Proust très tard, et il a énormément modifié le regard que je porte sur mes personnages. Il arrive à être très incisif, sans pitié, mais pas sans bienveillance. Bien sûr, il faut être un génie pour se permettre d'écrire comme lui, mais paradoxalement, la construction de La Recherche du temps perdu est très moderne. Elle est pleine d'indices semés mille pages à l'avance, et qu'on est fier de se rappeler quand Proust les évoque à nouveau. Comme dans les séries américaines ! 

Justement,  pouvez-vous nous en dire davantage sur le processus de création, sur la construction ?

J'ai travaillé en trois phases. Dans un premier temps, pendant plus de six mois, j'ai pris des notes, en entreprise. Le haut de mes pages était réserve à l'information professionnelle, le bas aux détails qui me serviraient ensuite à construire les personnages.

J'ai ensuite écrit le livre sous forme de journal. Les premières version s'appelaient d'ailleurs « journal d'un salarié », en référence à Journal d'un fou, de Gogol, et reposaient sur une opposition entre l'éphéméride d'entreprise, pleines de phrases « corporate » et le vécu du narrateur. Tout cela m'a pris un peu plus d'un an et demi.

La troisième phase a été de casser cette chronologie, de fusionner des personnages, de condenser le livre, qui donnait trop l'impression d'un blog. C'est là que j'ai redessiné le caractère des managers et géré autrement la répétitivité. C'est aussi là que j'ai pu affiner l'écriture. Le livre a été raccourci d'un tiers !

Votre écriture est marquée par l’humour. Est-ce de l’humour noir ?

En fait, l'humour naît souvent d'un grincement, mais j'essaie de garder de la tendresse pour les personnages. Le problème, c'est que les situations les plus grotesques, les plus dégradantes pour les personnages sont celles que je n'ai pas eu à inventer ! Je suis aussi assez influencé par le rap,  la culture des vannes, des punch-lines, et par la capacité des rappeurs à poétiser les détails de la vie quotidienne.

C’est votre premier roman, mais vous écrivez depuis longtemps. La critique a relevé le caractère incisif de votre écriture, notamment dans les chutes de certains chapitres. Comment avez-vous élaboré votre style ?

C'est le premier roman… que je publie. En fait, je suis vraiment un galérien de l'écriture. Tout ce qui semble léger, c'est ce que j'ai retravaillé. Je dois remercier l'équipe du Castor Astral, et surtout Jean-Yvez Reuzeau qui m'a obligé à retravailler. Il m'a dit « Change ça et ça, le roman sera meilleur, tu verras, et il y en a pour deux ou trois mois ». Et ça m'a pris un an et demi. Une des phrases de fin de chapitre m'a pris trois semaines. Trois semaines pour une saleté de phrase. Et je présentais la nouvelle version à mon amoureuse qui me disait « mmm oui, bof », jusqu'à ce que j'y arrive. On ne dit jamais assez ce que subissent les conjoints d'écrivains, et Le Poisson n'aurait pas vu le jour sans le soutien que j'ai reçu...  L'autre influence, moins visible, c'est l'écriture hip-hop, la culture de la punch line. Il y a une bonne dizaine de phrases de rap disséminées, « samplées » dans le bouquin...

Vous êtes blogueur, vous publiez une chronique littéraire hebdomadaire. Avez-vous également un nouveau roman en préparation ?

J'essaie de publier une chronique par semaine sur cequejaipensede.blogspot.fr Pour être un bon écrivain, il faut lire. Comme un malade, comme un toxicomane. Au moins un livre par semaine si on bosse à côté, un tous les deux jours pendant les périodes de chômage. Il ne faut pas avoir peur d'être influencé, plus on lit de choses différentes, plus on a d'outils pour forger son propre style. Sinon, on imite sans s'en rendre compte, et on imite ce qu'il y a de pire : l'air du temps. Et ces temps-ci, l'air du temps littéraire est souvent irrespirable.

Mon roman en cours avance doucement, parce qu'il faut aussi faire bouillir la marmite. Tout ce que je peux vous en dire c'est que c'est le contre-pied total du Poisson. J'essaie d'éviter toute référence autobiographique, d'écrire un livre de pur divertissement, et de progresser techniquement, de croiser des temporalités dans la narration. Ce qui prend du temps, c'est qu'écrire est toujours un apprentissage. L'écriture est à la fois l'outil et l'ouvrage. 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

Leave a Reply