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Clotilde De Brito a remporté la Coupe du monde de slam, qui s’est tenue à Paris du 2 au 6 juin 2015. Originaire de Brest, elle s’est formée au théâtre avec Lionel Jaffrès, puis avec Laëtitia Mentec pour l’improvisation. Elle a appris la musique dans les écoles de quartier de Brest et, arrivée à l’âge adulte, a entretenu sa pratique théâtrale par les stages proposés à la Maison du théâtre.

Vous écrivez depuis longtemps : quels registres affectionnez-vous particulièrement ?

J’ai commencé à écrire dès l’âge de 10-11 ans, et j’ai gagné un concours de poésie qui m’a mis la puce à l’oreille et donné confiance. À partir du collège, j’ai participé régulièrement à un concours régional – mais je n’écrivais pas seulement pour gagner des prix !

Je lisais beaucoup de poésie : on m’avait mise au fond de la classe, car je m’entendais très mal avec mon voisin, j’avais un bac à côté de moi, avec des poèmes, que je lisais quand j’avais fini mon travail. J’en apprenais beaucoup par cœur. J’aime en particulier « Fantômes » dans Les Orientales, d’Hugo : il est très long, plein d’images. Quand j’ai un temps d’attente, je me le récite !

Vous avez commencé par Hugo ?

J’ai acheté un recueil des plus beaux poèmes de Victor Hugo avec mon argent de poche. J’ai commencé à lire les classiques pour des raisons très pragmatiques : j’aimais posséder les livres, et les moins chers étaient les collections à 10 francs. J’aimais beaucoup le XIXème siècle, Balzac, Maupassant, Mary Shelley, Théophile Gautier. J’étais romantique au sens littéraire du terme.

Plus tard, j’ai découvert Prévert, Vian, Neruda – un peu par hasard. Un assistant d’espagnol nous a offert des recueils de Machado et de Neruda, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée.

L’école a beaucoup compté...

Oui, mais dans ma famille, on a aussi une grande tradition orale. Mon père racontait des histoires, et on entretenait la tradition portugaise des quatrains : pendant les repas, soudain, quelqu’un improvise un quatrain rimé, sur une situation toute simple, très concrète.

Dans la famille, on aime écrire de la poésie, elle fait partie de la culture orale au Portugal : on récite des poèmes ou on en improvise. J’aime Pessoa, sa poésie intime, et les différents personnages qui l’animent.

Aujourd’hui, quels sont vos auteurs de prédilection ?

Dans les contemporains, j’apprécie l’univers de Nothomb, Andrée Chedid, Werber, et surtout de Laurent Gaudé et de Patrick Cauvin, dont les livres sont pour moi une parenthèse de bienveillance sur le monde, comme ceux de Christian Bobin. Dans la lecture, je cherche à être prise par la main et entendre une histoire. J’aime les auteurs qui sont de notre temps, avec une écriture sans prétention, j’ai envie de lire des choses vraies, je recherche la simplicité. 

Je lis également des polars, et suis le festival « Noir sur la ville » à Lamballe. Cela m’inspire aussi pour le slam, j’ai un texte intitulé « je suis auteur de romans noirs », et certains de mes personnages appartiennent à l’univers polar.

Pour le slam, tout peut nourrir. J’ai écrit « Dernier flamenco », sur les migrants, après avoir vu le spectacle Ras d’eau de la Compagnie des Charmilles. J’ai eu envie d’écrire sur ce thème. On se nourrit de ce que font les autres. Tout seul, on est sec.

Depuis quand tenez-vous un blog ?

Cela date de 2011, qui a été une période de chômage, où je me demandais que faire de ce temps. D’abord, je publiais des petits textes avec des photos humoristiques, puis des chroniques, puis sont venus les monologues, les poèmes. Au festival du théâtre amateur d’Erquy, j’ai d’abord proposé des textes de Dubillard, puis l’année suivante, mes propres textes.

 

 Je n’ai jamais fait de théâtre dans le but d’être comédienne, mais dans celui d’être sur scène et dire des mots.

Comment définiriez-vous votre rapport aux mots ?

Très ludique ! Au collège, mon écriture a beaucoup évolué grâce au latin, ou encore aux jeux de l’OuLiPo. Les mots sont pour moi un terrain de jeu. Mais aussi un terrain d’émotions. Je travaille sur le sens, double ou triple, sur les sonorités. Je m’intéresse à la manière dont les mots sont perçus : cela dévoile la sensibilité des gens.

J’aime beaucoup l’étymologie : l’an dernier, sur « Radio Activ' », dans l’émission « Slam Horizon », j’animais la rubrique « des mots sur le billard ». Un dictionnaire, pour moi, c’est une boîte de jeux.

Vous avez une formation scénique : comment s’inscrit-elle dans votre parcours et comment vous a-t-elle conduite au slam ?

Laëtitia Mentec m’a fait découvrir le théâtre d’improvisation, qui est un espace de liberté. J’ai appris que si tu es sur scène et que tu n’as rien à dire, mais que tu es , les spectateurs peuvent quand même y croire. Avec Lionel Jaffrès, j’ai découvert le théâtre engagé, Brecht.

Lorsque je me suis retrouvée au chômage, j’ai développé des activités artistiques. À la médiathèque de Guingamp, j’ai participé au Printemps des poètes, puis on m’a proposé de faire la lecture de poèmes de Mahmoud Darwich, et ensuite on m’a invitée à venir sur une scène slam. Ce fut une grande surprise !

Qu’avez-vous découvert ?

Une pratique qui existe depuis les années 1980 aux Etats-Unis, et depuis les années 1990 en France. Le slam est apparu à Chicago, lancé par un poète ouvrier, Marc Smith. Il aimait la poésie mais trouvait les soirées longues et ennuyeuses, le public peu investi. Il a donc inventé des règles du jeu : il fallait dire un texte avec une limite de temps – 3 minutes et une tolérance de 9 secondes – que note un  jury populaire. Le public se sent investi et participe, même s’il ne met pas de note. Car la note n’est pas la finalité, il s’agit surtout de toucher les gens.

Comment naît l’écriture pour le slam ?

Tout texte peut être slamé, mais il faut un texte assez long. Pour ma part, j’écris sans cesse, et quand je vais sur une scène slam, je choisis le texte. À la Coupe du monde, j’ai présenté, entre autres, un monologue que j’avais écrit depuis longtemps.

La scène slam est une tribune ouverte : on peut y faire un discours, y dire un texte en alexandrins, c’est un espace de liberté. L’autre contrainte est que le texte doit être dit sans accessoires, sans instruments, sans costume. Et contrairement à ce que l’on croit, la musique aussi est interdite : s’il y en a, c’est du spoken word, comme en fait Grand Corps Malade.

Le slam existe-t-il hors des tournois ?

Pour les puristes, non, c’est une performance de poésie sur un temps donné, avec un jury. Pour moi, c’est une tribune, une occasion d’écouter de la poésie. Le public qui note, n’est même pas nécessaire, ça peut être une scène ouverte. Le maître mot reste la bienveillance et l’écoute. Le slam vient des cultures urbaines, mais il ne faut pas avoir de préjugés : le slameur est systématiquement applaudi au début et à la fin.

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).