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Les Opportunistes (titre original: Il Capitale umano) de Paolo Virzi est programmé aux Studios dans le cadre du festival du cinéma italien.

Un des principaux intérêts du film de Paolo Virzi, adaptation poly-récompensée du thriller Human Capital de Stephen Amidon, est sa structuration en chapitres.

Tout commence par la mort d’un cycliste, renversé le soir avant Noël par un 4×4 – qui ne s’arrête pas. Suivent quatre séquences racontant de quatre points de vue différents les semaines qui précèdent et finalement expliquent la soirée fatale.

Cette composition, en même temps qu’elle permet le thriller, les soupçons, les fausses pistes, et la révélation de la vérité, est aussi l’occasion de raconter des histoires de vie. Des histoires en elles-mêmes caricaturales, ou qui s’appuient sur des personnages caricaturaux, mais dont les rencontres fonctionnent, créent justement de la nuance, et font aussi de ce thriller une paradoxale comédie humaine.

Des opportunistes?

Histoire sans grande surprise que celle de Giovanni Bernaschi (Fabrizio Gifuni), à la tête d’une immense fortune, et dont la spécialité est de la jouer en bourse, y compris dans des placements risqués. Il figure l’univers de la finance et ce qu’il a de répugnant. Il est vide de toute affection. Mais on ne se réjouit pas de voir ses affaires mal tourner, car il a promis à sa femme, Carla, de racheter un théâtre en ruines, pour qu’elle le fasse revivre.

Histoire touchante, donc, que celle de Carla Bernaschi (Valeria Bruni Tedeschi, dont la performance a été plusieurs fois saluée), que l’on aurait voulu voir comme une femme superficielle et jouissant de la fortune de son époux, mais qui se révèle rongée par l’absurdité de son existence, luttant pied à pied avec le désespoir – sans toutefois jamais avoir le courage ou les moyens de changer de vie, même lorsqu’elle en a la possibilité. La tentative de faire redémarrer le théâtre donne lieu à une scène de comédie, lorsque les membres de l’association rassemblés dans sa demeure discutent la programmation. Microcosme de l’art.

Histoire pathétique que celle de Dino Ossola (Fabrizio Bentivoglio), agent immobilier médiocre émerveillé par le luxe de Bernaschi et qui engage une fortune qu’il n’a pas dans le fonds de ce dernier, alors même que sa femme lui annonce qu’à quarante-cinq ans, elle est enfin enceinte. Prototype de la classe moyenne qui veut imiter la haute et ne voit pas qu’il est grotesque, il ne peut se contenter d’être ridicule et agaçant, avec sa manie de mâcher du chewing-gum la bouche ouverte. Il devient aussi le représentant du destin lorsqu’il découvre par hasard l’identité du meurtrier. Mais cela aussi se monnaye.

Histoire que l’on suppose douloureuse pour Roberta Morelli (Valeria Golino), la compagne d’Ossola. Figure de la bonté, de la générosité, de l’altruisme, psychologue de profession, elle ne voit pas la médiocrité de son conjoint. Mais elle participe en réalité du dénouement heureux du film (dénouement qui ne se produira que dans un avenir projeté).

Tel sont les figures principales du monde des adultes, qui compte également quelques autres prototypes : l’amie antiquaire de luxe de Carla, qui autorise ses fils, arrogants et sûrs de leur pouvoir social, à organiser une soirée bien arrosée chez elle ; l’avocat de Bernaschi, parrain de la famille, présent même lorsque la police vient interroger Massimiliano, le fils Bernaschi (Guglielmo Pinelli) sur sa responsabilité dans la mort du cycliste. Car si la comédie sociale se joue chez les adultes, le drame, lui, se joue entre leurs enfants.

Leurs victimes?

On aurait aimé que Massimiliano Bernaschi fût un prétentieux se gargarisant de la fortune de sa famille. Lorsqu’il joue ce rôle-là, son personnage est comique. Mais on le découvre peu à peu fragilisé par son père, homme brusque et intéressé par les seuls résultats, et jamais par les gens pour ce qu’ils sont. Fragilisé également par une histoire compliquée avec sa petite amie, qui le quitte alors que rien ne le laisse paraître.

On s’imagine une bonne partie du film que Serena Ossola (Matilde Gioli) est à l’image de son père, sans conscience et prête à tout pour se rapprocher du pouvoir de l’argent. On la découvre plus semblable à sa belle-mère, Roberta, qu’elle-même ne l’aurait imaginé.

C’est dans la salle d’attente de cette dernière qu’elle rencontre Luca Ambrosini (Giovanni Anzaldo), ange noir de la mélancolie, orphelin, victime d’un oncle malhonnête, et contraint de suivre une thérapie pour une histoire de cannabis dont il n’est pas responsable. Fragile et dévoué, il étudie le dessin et par un croquis, révèle à Serena une part d’elle-même qu’elle ignorait.

On aurait pu avoir une galerie de prototypes – et on aurait eu alors une pure comédie satirique. Du reste, la satire est bien ce qui clôt le film, avec le rappel du titre original : la famille Bernaschi verse quelques 200 000 euros à la famille du cycliste, somme calculée comme le font les compagnies d’assurances, sur la base du rapport entre l’espérance de vie du défunt, ses revenus potentiels et la qualité de ses liens affectifs. Ce que vaut l’homme.

Mais le thriller vient arrondir les angles, complexifier les situations, et fait de cette comédie sociale une comédie humaine, aussi noire qu’un roman de Balzac.

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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