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A Frédérique Rousseau, sa fille

Jean-Jacques Rousseau, de Souvret, Wallonie, est un possédé.

Ancien maçon, factotum au Centre culturel de Courcelles, près de Charleroi, région noire, terrible et fascinante, Jean-Jacques Rousseau est l’un des cinéastes les plus extraordinaires de toute l’histoire du cinéma, frère de Méliès et de Kubrick, héritier d’un cinéma forain vécu instinctivement comme le plus beau des arts populaires.

Jean-Jacques Rousseau était mon ami, il est mort, ainsi qu’il avait vécu, sur la brèche et le volcan, percuté de plein fouet par une voiture folle qu’il aurait pu filmer. Cette chronique veut lui rendre hommage.

Attention, préparez-vous, ça va tourner. Le pistolet chargé à balles réelles – ainsi commence chacune de ses journées sur le plateau improvisé d’un bar ou d’une place de village – feu !

Principe numéro 1 pour chaque acteur : sauver sa peau. Le magnétiseur Armand, son cousin, son parrain, ancien garagiste-guérisseur, est aux aguets – une voiture le fauchera lui aussi, laissant seul en vie son chien Beethoven – prêt à intervenir en cas de blessures. Pour le moment, tournée générale d’infusion de feuilles de coquelicots, sensée éloigner le mauvais œil.

Fou de cinéma, Jean-Jacques Rousseau est un autodidacte complet, autoproclamé cinéaste de l’absurde, ou l’Ed Wood belge – en référence au cinéaste américain le plus nul de tous les temps – selon la belle expression de Frédéric Sojcher, éminence de la Sorbonne, qui lui fit gravir les marches du Palais des festivals à Cannes en 2004, en tant que protagoniste majeur d’un documentaire stupéfiant salué par Thierry Frémaux, Cinéastes à tout prix, classé hors compétition, s’il vous plaît, dans la sélection officielle.

Déclaration : « Si j’avais eu le centième des moyens de Spielberg, j’aurais fait mieux. »

Ne souhaitant apparaître en public que cagoulé, Jean-Jacques Rousseau, après d’âpres négociations avec les organisateurs du festival cannois, fut enfin autorisé à monter les marches masqué (un loup noir), coiffé d’une perruque et affublé d’une moustache postiche. Le smoking ? Prêté par son directeur, Marc Leclef, précieux soutien.

Hors-champ absolu à lui tout seul, inventeur d’un cinéma d’action plongé au cœur des pulsions troubles et des conflits du XXe siècle, il aura cherché à bricoler à chaque instant (plus de quarante films), avec les personnes occupant le périmètre de son regard, immédiatement embarquées dans ses aventures, acteurs presque toujours non-professionnels, des histoires épouvantables, inconvenantes, provoquant souvent l’hilarité et la stupéfaction de ses spectateurs. Quelques titres : Le Diabolique Docteur Flak (projeté à la Cinémathèque française en octobre 2007), L’Etoile du Mal, Wallonie 2084, L’Etrange Histoire du Docteur Yaboutich, Furor Teutonicus, Massacre au pied-de-biche, Catalepsie.

Prenons le scénario de Rock Mendès : « Télésphore Charles, un ancien maître d’école, se fait agresser par ses anciens élèves après s’être rendu à l’église. Il se sent abandonné de Dieu. Satan, l’Ange des Ténèbres, lui apparaît en songe et finit par se matérialiser. Il lui suggère de venger son honneur sans pitié, de liquider la jeunesse pour la remplacer par un ordre nouveau, en embrigadant les vieilles personnes à sa cause, elles qui ont également été victimes de violence. Leur mission : détruire le café « La Paix des Races », un lieu de réunion sordide, fréquenté par les jeunes. Une fois rentré chez lui, il voit dans le miroir Satan en bouc de Mendès, qui lui révèle que son père n’était pas sacristain Joseph Charles, mais un de ses suppôts, l’abbé Beautière. »

Eh, n’est-ce pas merveilleux ?

Souvenir d’une projection au cinéma Nova de Bruxelles : des combats d’arts martiaux sur scène, un bonimenteur, le mage Armand tentant d’hypnotiser la salle (sans effet, mais peu importe), l’arrivée du cinéaste, vêtu de noir, visage caché comme de coutume, mégaphone en main, criant : «  Si vous ne devenez pas fou après avoir vu mon film, c’est que vous l’étiez déjà », ou « Celui qui critiquera ce film mourra dans les trois jours. »

Mon voisin, ayant vu que je prenais des notes, me chuchote : « Dites, ça vous intéresse un sujet sur les profanateurs de sépultures, parce que moi… »

Analyse de Jean-Pierre Bouyxou, spécialiste du cinéma fantastique et de science-fiction : « Seul peut-être le Guy Debord de Hurlement en faveur de Sade pourrait supporter la comparaison avec Rousseau, situationniste à sa déconcertante façon. »

Phénix renaissant de ses cendres, constamment inquiet quant à la possibilité de continuer son art, Jean-Jacques Rousseau, dadaïste sans le savoir, aura su s’entourer d’une bande de comédiens aussi singuliers que fidèles, jusque dans les trahisons et, parfois, les épuisements : Frans Badot, Albert Staes, Leon Stone, René Cuba, Jean-Claude Botte…

Son salaire ? Un euro symbolique, et deux sandwiches au jambon par jour, parce que, vous comprenez, Jean-Jacques est un gros appétit.

Tournant à l’économie, faisant ses trucages à même la pellicule (jamais gâchée), l’auteur de L’Histoire du cinéma 16 (1982) possédait une maîtrise technique à nul autre pareil, pensant que le cinéma tel qu’il le fabriquait pourrait retourner de façon cathartique les forces du mal en chacun.

Noël Godin, l’entarteur, l’historien du cinéma loufoque, le révolutionnaire libertaire – qu’on lise sa fabuleuse Anthologie de la subversion carabinée aux éditions L’Age d’Homme – me l’avait présenté. L’entente fut immédiate. Quelques années plus tard, je réussis à le faire venir à Douarnenez où j’habitais alors pour jouer dans un film (invisible) réalisé par Christophe Lebrun et tourné notamment sur la lande de Sainte-Anne-la-Palud. Une légende de chaudron celtique et de taureau furieux à combattre. Un film muet ponctué de cartons écrits en breton, qui ne fut projeté qu’une seule fois à Lille, au cinéma l’Univers, heureux temps.

Point de vue de Noël Godin, qui fit beaucoup pour sa reconnaissance, et joua dans ses films : « C’est du cinéma malotru, impur, balourd, disparate, bordélique, d’un exceptionnel mauvais goût. C’est du cinéma mal conçu, mal écrit, mal dialogué, mal filmé, mal mis en scène, mal joué, mal monté, mal musiqué, mal génériqué. Mais ce cinéma navrant, s’asseyant sur toutes les règles, transpire la soncérité, l’enthousiasme, la liberté vraie et totale, et s’avère étonnamment inspiré. » (in Jean-Jacques Rousseau, cinéaste de l’absurde, de Frédéric Sojcher, chez Archimbaud Klincksieck, 2008)

Dans mes cartons, à Brest, des centaines de lettres – affichettes, flyers, articles de presse, aveux de doutes, nouvelles des proches, annonces de festivals (Amiens, Paris, Namur, Bruxelles…), photos de tournages – en à peu près vingt ans de correspondances, qui sont un trésor pour traverser l’époque.

Gloire à toi Jean-Jacques au plus haut des cieux, toi qui fus un enchantement permanent pour tes amis et tes spectateurs au cœur pur.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. eveline scrève / 14 septembre 2015 at 13 h 30 /Répondre

    Bonjour Fabien,
    j’ai beaucoup entendu parler de vous par JJR. Nous aurions dû nous rencontrer car il avait toujours l’intention d’aller en Bretagne vous retrouver.
    C’est un pur hasard qui m’a fait lire votre article: je cherchais une citation de JP Bouxyou.
    JJ nous manque plus que jamais: sa disparition a créé un vide énorme. A quelques uns nous réalisons un petit reportage sur lui, mais JJR ne se laisse pas appréhender facilement…
    J’espère qu’un jour nous nous verrons pour parler de lui.

    Eveline

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