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Pascal Quignard, Mourir de penser, Dernier royaume IX, Grasset, 2014, 226p
Pascal Quignard, Sur l’image qui manque à nos jours, Arléa, 2014, 66p
Bertrand Schefer, La photo au-dessus du lit, P.O.L, 2014, 68p

Les grands lecteurs sont fascinés par le mystère de leur naissance. Ils cherchent le monde perdu, antérieur à la première palpitation des poumons.

Nous ne nous appartenons pas, et désirons retourner là où Eurydice, les yeux remplis de vers, nous tend ses pauvres mains.

Nous n’avons plus de maison, et errons sans sécurité dans une parenthèse de sommeil.

Les importuns bouffis de vanité nous blessent, leur corps lourd est vulgaire, nous les fuyons.

Nous fuguons ainsi chaque jour.

Le besoin de penser nous expose aux morsures des loups, délectables parfois lorsque nous nous allongeons sur le divan de psychanalyse.

Penser nous désarrime, nous met en danger, nous disloque, au risque de fantasmer parfois en la tyrannie du Prince – de Platon à Heidegger – une puissance de protection.

Les livres de pensée de Pascal Quignard sont des poignées de sel pour chasser les démons : « J’aurai appartenu au nombre des hommes pour qui l’étude relaya la prière. »

Mourir de penser, neuvième et dernier volume d’une entreprise d’écriture héroïque – c’est-à-dire de grand péril – menant l’enquête sur ce qui en l’homme constitue l’humain,  propose au lecteur une sorte d’initiation à l’envers, construisant en trente-six chapitres un chemin de dépouillement, tel un retour au prénatal, à la chaude solitude première : « Ma vie devient plus claire tant elle se fait plus simple, mon corps plus maigre se fait plus absent, mon esprit plus vide, plus avide. »

Si Pascal Quignard n’eut jamais l’aisance financière des Louis-René des Forêts, Julien Gracq, Marcel Proust, Raymond Roussel ou Michel Leiris, hommes fortunés, il fut riche d’une théière, d’un lit et des milliers de livres empruntés sa vie durant « dans les bibliothèques religieuses, nationales, universitaires, municipales » (conférence Leçons de solfège et de piano publiée chez Arléa en 2013).

On n’accède au Livre vécu comme partage d’expérience que par-delà l’ego et les ergots (farce quelquefois de l’ascension sociale), simple trace phosphorescente laissée dans la boue par la chute d’un corps, abandonné à l’effroi voluptueux de la Nature.

Comprenons que le Dernier royaume « est ce singulier pays où la nudité animale et la langue culturelle se touchent perpétuellement sans jamais pouvoir s’assembler. »

Penser est un sacrifice sacrilège, une intrépidité, un écart insupportable faisant « couler le sang par les narines » – on pourra relire les aveux de Philippe Sollers ou Yannick Haenel concernant l’écriture de leurs premiers livres.

« Penser au risque de perdre l’estime des siens, au risque de quitter l’odeur humaine, au risque de s’éloigner du cimetière, au risque d’être banni de sa ville, au risque d’être excommunié, au risque de mourir tué par les Français, dans la solitude d’une chambre d’auberge. C’est Spinoza. »

Poète philosophe, l’auteur de La Frontière, dont la pensée est un enchevêtrement de scolies, identifie deux modes principaux du mourir de penser, pour la défense ultime de ses idées (les martyrs et tyrannicides), ou par épuisement interne, rupture d’équilibre, dépression nerveuse, « dépressurisation » (Marcel Granet, saint Thomas d’Aquin).

Le psychanalyste Sandor Ferenczi déclarait à la fin de sa vie (chapitre X, Transe introversive) que la pensée ne naissait jamais qu’au bord de l’abîme, du précipice de « la mort psychique ».

Définition : « Un penseur est un survivant qui revient dans le monde où pourtant il est né autrefois pour à peine y survivre. »

On appellera alors littérature le surinvestissement du langage comme chant de l’ombilic, refus de l’adieu, cri de détresse (thèse également du dernier livre d’Hélène Cixous, Ayaï, le cri de la littérature), orbe d’hélas.

Nous écrivons pour conjurer la perte, et tenter de retrouver un chemin que nous n’avons jamais connu.

Socrate mourut de ne pas renier son daimôn, ce qui en lui le rattachait peut-être à la pensée mythique/chamanique, au monde de la plénitude, acceptant le pouvoir d’une voix intérieure, mauvais génie indomptable, gardien ambigu, hallucination, appelant à se détourner de l’action prévue, ou du moins à la suspendre.

Enigme : « Pourquoi Socrate s’est-il opiniâtré à ce point pour défendre contre tous cette petite voix refoulante ? »

Faut-il conjecturer que toute voix en nous, fût-elle contrariante, est une présence précieuse de l’absente, la langue de notre mère entendue lors de notre développement intra-utérin, nous menant à la vie par son chant de dépendance ? « Jamais il ne m’a paru que nous soyons beaucoup nous-mêmes. Jamais il ne m’a même paru que nous soyons autant nous-mêmes que le démon qui nous effleure. »

On concevra alors ainsi le besoin impérieux de lecture : « un ancien otage par violence consent à renouer à la première et inconvertible épreuve de la langue maternelle totalement neuve, démonique, violente. »

Aveu formulé au gérondif : « J’ai passé ma vie non pas en lisant, non pas en ayant le dessein d’ouvrir tous les volumes que contient la bibliothèque : mais ayant à lire. »

Solidarité du premier et du dernier royaume parcourus de voix, de souffles perdus, éperdus, d’étreintes, de jouissances et de métamorphoses. La littérature est à l’écoute du Jadis – présent inattendu du passé à chaque instant – de cet amont, de cette coupure fondatrice reliant les royaumes que la pensée retrouve.

Mais, il y aussi, à côté des mots, la voie des images, cette autre thématique majeure au centre des écrits de Pascal Quignard.

Prolongeant le travail déjà mené sur la fascination qu’exerce l’image, ce qu’elle révèle, cèle ou rate – Le Sexe et l’Effroi (1994), La Nuit sexuelle (2007) – Sur l’image qui manque à nos jours est une conférence récente sur la peinture antique, et l’image manquante au cœur de toute image, à partir d’une série d’exemples, qu’il s’agisse pour commencer de l’homme tombant dessiné sur une paroi de la grotte de Lascaux ou du plongeur découvert en 1968 à Paestum dans la baie de Naples.

Reprenant en outre le texte princeps de Pline l’Ancien plusieurs fois médité également par Jean-Christophe Bailly comme réflexion sur l’origine de la peinture – la fille de Dibutadès traçant au charbon la silhouette de son amoureux au moment de partir à la guerre – Pascal Quignard affirme : « L’art cherche quelque chose qui n’est pas là », comme le rêve, qui le montre.

Au musée étrusque de Tarquinia se trouve selon notre maître « la plus belle fresque du monde antique », « une des plus paisibles peintures du monde », œuvre grecque montrant Trôilos chevauchant, altier, presque nu, un superbe cheval, épié par le héros Achille placé en embuscade et préparant son meurtre. Première image absente : la mort du cavalier. Deuxième absence : Trôia (il convient de parler la langue du peintre pour comprendre une fresque antique) détruite après la ruse du cheval de bois conçu par Ulysse.

La fresque de la Médée méditante de la Maison des Dioscures, aujourd’hui au musée archéologique de Naples, montre quant à elle les deux enfants de la magicienne, Merméros et Phérès, jouant « aux osselets qu’ils sont en train de devenir », placé sous l’œil de leur précepteur Tragos – une tragédie se prépare, est ici en suspens (un infanticide).

La peinture antique ne montrant pas l’anecdote est une entéléchie, en ce qu’elle figure une « action qui n’est pas achevée ». Elle n’est pas diégétique, elle « appartient encore au monde vivant ; elle est biologique ; elle vit avant la fin ; elle est indicielle ; elle erre dans la puissance prémotrice de l’action. » La beauté déchirante de ces images provient alors de ce refus de témoigner d’un passé, quand tout est joué, mais que paradoxalement tout semble encore possible.

Leçon : « L’image voit ce qui manque. Le mot nomme ce qui fut. »

On retrouvera l’expression de cette même tension dans la leçon inaugurale au Collège de France du peintre et sculpteur allemand Anselm Kiefer (décembre 2010), si proche des plus grands poètes de son temps (Paul Celan, Ingeborg Bachmann), « tiraillé entre le désir de peindre et le désir d’écrire », employant également le mot entéléchie ou évoquant le sentiment de manque, recherchant par les mots « à rallumer la lumière qui me brûlait la tête quand j’étais encore dans le ventre de ma mère », lorsque le bientôt né savait tout, avant d’apparaître, et de tout oublier.

Il n’est de grande œuvre qui ne procède d’une nécessité ontologique.

En exergue de son bref et atroce récit, La photo au-dessus du lit, le traducteur de Marsile Ficin, Pic de la Mirandole ou Giacomo Lepoardi, Bertrand Schefer, cite Wittgenstein : « Une image nous tenait captifs. Et nous ne pouvions lui échapper, car elle se trouvait dans notre langage qui semblait nous la répéter inexorablement. »

Un narrateur menant l’enquête trente ans plus tard sur les origines de ce qui constitua un traumatisme majeur se souvient de l’enfant de huit ans qu’il était (désigné par la deuxième personne du singulier), accompagnant sa mère libraire – 40 ans – dans l’appartement de son amant – quinze ans de moins – son employé, marié à une femme visiblement folle.

Dans une langue précise, presque clinique parfois, le lecteur progresse avec effroi dans une scène menant d’un salon à une chambre à coucher, comme on progresse dans les couloirs Shining de la mémoire, avant d’aboutir à l’image terrifiante accrochée au-dessus de lit conjugal, « une immense photo noir et blanc ».

Des cigarettes, du vin, « une ampoule nue au plafond », un secret démesuré que nous ne révélerons pas : « Il y aurait une suite à cette histoire. L’histoire par exemple de cette longue série d’images vers lesquelles tu es allé toujours inconsciemment durant ta vie comme pour retrouver celle-ci que tu avais oubliée. »

Mentir vrai, l’œuvre d’art, théâtre de la cruauté, est aussi chant de bouc.

Rappel de la version « géniale » de la fable de la cigale et de la fourmi par Babrios de Syrie (Leçons de solfège et de piano) :

« Pourquoi n’as-tu pas fait de provisions durant l’été ? demande la fourmi.

– Par manque de temps, répond la cigale, car j’ai été contrainte de chanter le dieu afin que tu survives. »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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