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Yvon Le Men, En fin de droits, Dessins de Pef, Editions Bruno Doucey, 2014, 80p

On confond parfois terre et terroir.

Si la terre est l’affaire des paysans et des poètes, le terroir est une préoccupation de lobbyiste, bien étrangère à ce qui permet à l’homme de continuer à se tenir debout.

Poète breton, c’est-à-dire paysan, Yvon Le Men est un homme simple et droit, ayant toujours accompagné l’écriture de ses textes de lectures publiques dans les villes ou villages d’un pays invisible, rassemblant par la parole les hommes désunis.

Après des années obstinément passées à assembler les mots, puis les dire, Yvon Le Men reçoit une lettre lui annonçant sa radiation du régime des intermittents du spectacle, exigeant le remboursement d’années d’indemnités.

Le corps se souvient alors de quarante ans de dénuement : « A la banque, on rase nos comptes ; dans les magasins, nos regards descendent vers les étagères du dessous. A la maison, on réduit le chauffage. On se demande comment on va traverser les fêtes de Noël. Le pire pour un pauvre, c’est de ne pas pouvoir faire de cadeaux. »

La pauvreté était infernale – « l’insupportable silence / d’avoir rien à se vivre sous la dent » (Dis, comment c’est la terre ? 1973-1976) – l’indignation publique est peut-être pire encore.

« Ils m’accusent de voler dans les caisses / du chômage // les caisses / des maçons / des plombiers / des plâtriers / des électriciens / des couvreurs / perchés sous les étoiles // de tous ces hommes des mains / fatigués avant l’heure / qui ont bâti la maison de mes poèmes »

Que faire lorsqu’on ne sait même pas quelles sont les formules appropriées pour écrire une lettre de recours ? Se souvenir des amis, des pères de substitution, notamment de l’inventeur de Terraqué, le grand Eugène Guillevic, et croire en son métier, fourbir ses vers, sans céder l’humour à l’amertume : « j’ai écrit 50 livres / et je ne sais pas / écrire une lettre / de recours / gracieux »

En fin de droits inventera donc, peuple anonyme des bureaux assassins, un nouveau genre littéraire, le poème de recours gracieux, écrit dans une langue accessible à tous, pour vous qui craignez peut-être que le verbe des hommes libres ne vous étourdissent de ses formules cabalistiques : « j’avais assez de dates / j’aurais assez de dattes »

Qui écoutera ? « personne ne parle / personne ne m’a parlé »

Puissants de ce monde, lisez cette drôle de lettre en vers, il se pourrait bien que quelque Louis XI parmi vous consente à gracier ce manant de Villon-Le Men.

Mais la novlangue n’a-t-elle pas déjà achevé son œuvre de remplacement du vocabulaire des siècles par celui de la soumission ? « avant j’avais un métier / maintenant j’ai un emploi / m’a dit un jour / un paludier / dont le sel brillait encore en blanc dans ses yeux »

Accompagnés des dessins de Pef, touchant le cœur par leur douceur et leur juste indignation, les vers de l’auteur de La clef de la chapelle est au café d’en face (Flammarion, 1997), portent l’espoir de qui se voit banni de n’être pas de la bonne case : « vous croyez qu’elle arrivera / qui ? / ce qui est rouge et qui va vite / la révolution ? / non / ma lettre / écrite en lettres de sang »

Ami de Michel Le Bris (on pourra lire leur double parole dans Fragments du royaume, précieux livre d’entretiens publié en 2000 aux éditions La passe du vent) et du festival « Etonnants voyageurs », Yvon Le Men se veut poète d’une langue fraternelle ancrée dans une Bretagne ouverte à toutes les nuits, à toutes les lumières et tempêtes d’une existence ne cherchant pas à tout prix la marginalité pour s’assurer de sa valeur.

On ouvre alors au hasard ou presque Le pays derrière le chagrin : « La poésie est l’orfèvrerie des damnés / Et nous sommes les poètes du matin. »

Nous sommes entre le printemps 1976 et l’hiver 1978, il fait froid, il fait faim, il fait des éclats d’amour fou.

Dans le village de Gémozac, près de Saintes, Régis Bataille, autre poète, facteur cheval des mots et des marionnettes, écrit au même moment : « vivre sans compter / pas sans conter »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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