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En Novembre 2014, Marie-Hélène Le Ny avait exposé au Quartz, des portraits de femmes chercheuses et/ou scientifiques. Afin de poursuivre notre dossier sur l'égalité des droits, il nous a semblé intéressant de s'entretenir avec elle sur son projet.

Le Poulailler: Pourquoi le choix du studio, ou de l'espace neutre ? Cela ne risque-t-il pas, avec le noir et blanc, de gommer les spécificités de ces femmes ?

Marie-Hélène Le Ny: L'espace neutre me permet de gommer l'anecdotique et de proposer au spectateur de se concentrer sur l'essentiel, sur une rencontre avec une personne, sur son expression, sans avoir de clés de lecture données par l'environnement socio-professionnel - qui est souvent stéréotypé et parfois instrumentalisé dans les photos de scientifiques (blouse blanche, ordinateur ou instruments divers). Elles sont toutes mises sur un pied d'égalité, avec le spectateur aussi, qu'elles n'écrasent pas d'une présence "surplombante" qui s'appuierait sur des symboles ou des signes du pouvoir et du savoir. Le noir et blanc signifie d'emblée que l'on est devant une représentation, une construction plastique qui implique des choix esthétiques et pratiques, et non devant un miroir du réel.

LP: Que cherchiez-vous à valoriser dans ces portraits ? ou à mettre en avant ? Quel regard avez-vous choisi de porter sur ces femmes ?

MHLN: Un portait photographique est lié à l'instant "t" de sa réalisation et n'offre qu'un point de vue éphémère sur son sujet - même lorsqu'il est "habité" par sa présence active dans l'image. Les hiérarchies et les différentes disciplines s'effacent devant des présences individuelles auxquelles il nous faut être attentifs, car rien n'est matériellement signifié de ce qu'elles sont professionnellement, et toutes projections trop hâtives et superficielles ne pourraient que nous conduire à des jugements erronés.
Je souhaite mettre en avant la simplicité familière de femmes qui n'ont pas été formatées ni retouchées - comme elles le sont maintenant toujours dans les magazines, la publicité et la plupart des médias qui ne peuvent s'empêcher de manipuler les images des femmes afin de les faire correspondre à des critères de beauté normalisés qu'il nous faudrait viser (jeunesse, minceur, blondeur, "perfection" plastique...).
Elles sont venues expliquer leurs recherches, il faut les écouter pour savoir sur quoi elles travaillent et ce qui nourrit leur questionnement. C'est leur intelligence qui les rassemblent dans la diversité de leur humanité. Elles pourraient faire partie de nos amies ou de notre famille.

LP: Les avez-vous dirigées pendant ces séances? Comment?

MHLN: Je les ai dirigées le moins possible. J'ai choisi un cadrage qui les rende suffisamment proches - le plan américain- mais qui laisse toujours apparaître leurs mains, quels que soient leurs gestes. Je leur demandais simplement d'être présentes et de regarder l'objectif pour échanger ensuite un regard avec les spectateurs.

 

LP: Pourquoi des femmes scientifiques?

MHLN: Elles sont des sujets pensants qui peuvent dire "je" et nous raconter la science avec la même légitimité que des hommes. Leur parole a la même valeur et elles nous permettent de porter un regard différent sur les femmes de science, encore très minoritaires dans ces milieux - à peine plus de 20% en moyenne. Elles sont très peu nombreuses dans certaines disciplines et pour certains (et certaines) le féminin vaut encore moins et les femmes doivent encore en faire davantage pour avoir la même légitimité et accéder aux mêmes responsabilités, au même pouvoir et aux mêmes salaires...
Ce projet est le résultat d'une commande du MENESR (ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche) qui souhaite mettre en avant des modèles de chercheuses positifs et valorisants, mais pas des modèles inaccessibles et intimidants.

LP: Quels échanges avez-vous eus avec elles en dehors des séances de photo?

MHLN: J'ai fait avec chacune d'entre elle une longue interview qui m'a permis de rédiger le texte qui accompagne le portrait et une vidéo qui permet d'écouter un extrait sonore de chacune d'entre elles, mon projet visant d'abord à faire entendre ces femmes de science trop peu présentes et audibles dans l'espace public, où les femmes sont encore trop souvent présentes uniquement pour leur plastique ou leur qualité de témoin ou de victime d'événements divers. Les questions scientifiques sont au coeur de tous nos choix de société et les femmes doivent s'en emparer et les nourrir de leurs expériences et points de vue particuliers.

LP: Qu'est-ce que ce projet vous a apporté, à titre personnel, en tant que femme?

MHLN: Ce projet a enrichi mon regard sur la complexité du monde et de son organisation socio-politique, comme j'espère qu'il enrichira celui des spectateurs. Il a généré des moments d'échanges très intenses qui m'ont conduite aussi à des questionnements nouveaux sur le rôle des femmes dans la société et au sentiment toujours plus vif de l'immense injustice qui est encore faite aux femmes dans un monde aux préjugés souvent archaïques, un monde qui les dévalorise et les assujettit à la toute-puissance du regard masculin, et les réifie en se privant d'une grande partie de ses forces vives, de son intelligence et de son affectivité. Un ensemble de qualités précieuses pour la construction d'une société plus juste et plus harmonieuse qu'un patriarcat belliqueux, souvent cruel et fondé sur la domination de l'autre et une compétition exacerbée ne saurait faire advenir.

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