By

Colombe Schneck, Dix-sept ans, Grasset, 2015, 96p

À Gisèle Halimi, et toutes les autres

On pense souvent, à tort, naïvement, que le droit à l’interruption volontaire de grossesse en France – la loi Veil date de 1975 – fut accordé par messieurs les députés au nom de l’émancipation des femmes. Il s’agissait plutôt de résoudre un problème d’ordre sanitaire, puisque trop de femmes mouraient encore lors d’avortements clandestins, d’hémorragies ou d’infections majeures.

Si l’on en avait les moyens, il fallait partir en Angleterre.

La lutte des classes se niche aussi dans le ventre des femmes.

Si papa et maman étaient d’accord – la majorité féminine ne commençant, jusqu’en juillet 1974, qu’à 21 ans – le gynécologue, parfois, souvent, moralisateur (avant et après Mai 68, qui reste un avenir), signait la précieuse ordonnance autorisant la prise de la pilule, qui donnait à la sexualité une liberté nouvelle. Le corps féminin pouvait enfin jouir pleinement, sans l’épouvante de l’épée de Damoclès d’une grossesse non désirée.

Autoriser l’avortement n’est pas le banaliser, loin de là.

On croit peut-être qu’un tel acte s’oublie, passe comme un mauvais rêve, quand il constitue souvent un horizon, une interrogation récurrente, une douleur persistante dans le paradoxal geste de libération qu’il aura signifié. Une solitude.

En 2000, Annie Ernaux publiait L’Evenement, récit longtemps tu de son avortement, seul livre à m’avoir très concrètement donné envie de vomir, et à me précipiter dans la rue afin de respirer l’air frais tout en me giflant les joues.

Témoignage du calvaire des femmes quelquefois : « J’ai glissé l’aiguille à tricoter dans mon sexe avec précaution. Je tâtonnais sans trouver le col de l’utérus et je ne pouvais m’empêcher d’arrêter dès que je ressentais la douleur. Je me suis rendu compte que je n’y arriverais pas seule. »

« Des milliers de filles ont monté un escalier, frappé à une porte derrière laquelle il y avait une femme dont elles ne savaient rien, à qui elles allaient abandonner leur sexe et leur ventre. »

Sacrifice noir : « Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre. Je n’avais pas imaginé avoir cela en moi. Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couloir en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête. »

« J’avais un sexe exhibé, écartelé, un ventre raclé, ouvert à l’extérieur. Un corps semblable à celui de ma mère. »

On ne revient pas indemne du monde des morts.

Aujourd’hui, Colombe Schneck, romancière, journaliste de radio (France Inter), documentariste, et lectrice reconnaissante de l’auteur des Armoires vides, publie un court texte autobiographique, qui est un aveu sans pathos du passage à l’âge adulte d’une jeune femme de Dix-sept ans ayant dû interrompre en elle la vie inconnue, impossible, qui s’y développait.

Nous sommes en 1984, et tout semble sourire à cette jeune fille choyée, élevée par des parents libéraux, médecins de gauche (le livre est dédié à son père), fréquentant la très recommandable Ecole alsacienne de Paris, lisant de la littérature érotique sans censure aucune, plaisant aux garçons, et passant bientôt son bac sans trop se soucier de la pesanteur du monde adulte.

Sainte Colombe a un amant, toutes ses belles dents, déjeune parfois à La Closerie des Lilas et ne voit rien venir de la crise commençant à ravager notre pays. La vie est une chanson douce, papa un gentil libertin dans son hôtel particulier du XVIIe siècle quai de la Tourelle, et maman est une humoriste involontaire : « Ma mère en est persuadée, les meilleurs gynécologues sont tunisiens. Et ce n’est pas tout : la plupart d’entre eux ont les yeux bleus. Pour elle, c’est un signe, une preuve de leur compétence professionnelle. »

La fête sera gâchée.

Si les garçons et les filles sont égaux, ceux-là semblent souvent bien moins enceintes que celles-ci. Allez savoir pourquoi.

Incipit : « Ni ma famille, ni mes plus proches amis ne savent ce qui m’est arrivé au printemps 1984. Honte, gêne, tristesse… je n’ai jamais raconté comment, par accident, je suis entrée dans le monde des adultes. »

Colombe Schneck ne se sera auparavant confiée qu’une fois, à la journaliste Claire Parnet, sa sœur, son amour imaginaire, l’intellectuelle joueuse, attentive, des Dialogues avec Gilles Deleuze en 1997, et de L’Abécédaire quelques années plus tard.

Dix-sept ans est un livre composé de phrases courtes, un aveu où le courage, pudique, n’en fait pas trop. Le vocabulaire est simple, les détails éloquents. Les chapitres s’enchaînent à vive allure. Sobriété de fondus au noir qui seraient faits de neutre.

Le roman familial est une fiction que dénoue le roman : « Trente ans après, aux Assises internationales du roman à Lyon, Pierre Pachet, le frère de ma mère, lit un passage de Sans amour, son dernier essai. Ce livre dresse le portrait des femmes qui ont renoncé à l’amour. C’est de ma mère qu’il est question, ma mère dont le prénom Hélène est devenu Irène. »

J’ouvre Sans amour, tombeau des délaissées, et lis : « la chute immobile et douloureuse de ma vie livrée à l’ineptie des heures. »

Peur de ne plus voir le sang couler chaque mois.

Peur de la honte.

Peur des anges : « Il grandirait loin de moi. Je ne pense pas souvent à lui. Et puis, de temps en temps, il fait son retour, plein de reproches muets. Je ne l’écoute pas. Je ne veux pas qu’il me dérange, je n’ai pas de temps pour lui. »

Le droit à l’interruption de grossesse, remis en cause dans nombre de pays aujourd’hui, est un progrès, nécessaire, difficile.

Un homme a-t-il autorité pour parler d’un tel sujet ? Il aura essayé, relisant encore ces quelques mots d’Annie Ernaux : « Je sais aujourd’hui qu’il me fallait cette épreuve et ce sacrifice pour désirer avoir des enfants. »

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply