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– Marguerite Castel

Que nous reste-t-il de Dansfabrik? Des images imprimées comme des eaux-fortes, des sensations nouvelles, des envies de mouvement, des pulsations saines, des rencontres belles, des doutes et quelques convictions. La première étant que ce festival affirme une vertu de l’expérience. On y danse et on y fabrique. On sort du cadre et ça fait un bien fou à l’humble spectatrice que je suis. Démarrer la «fête» avec Tango Sumo à Recouvrance puis avec Christian Rizzo sur la grande scène m’ont offert de m’interroger avec bonheur sur la notion de communauté. La clore dans une salle comble à applaudir la rencontre d’un sonneur de cornemuse -Erwan Keravec- avec une amazone de la danse contemporaine -Emmanuelle Huynh- m’a révélé la saveur de l’improvisation «accomplie» .

Entre temps, s’être laissée entraîner au Mac Orlan, à la Maison du Théâtre, dans le hall art déco de l’hôtel Continental et même sur le dancefloor du Vauban. Du grand théâtre à la méridienne, j’ai suivi une danse à tous les étages du Quartz et si j’avais pu je serais allée au cimetière de Kerfautras et au stand de tir de Guilers (n’en déplaise à de stériles polémiques). Impossible de courir aux vingt propositions de l’affiche Dansfabrik 2015, quelques créations ont néanmoins retenu plus que mon attention.

L’Histoire spirituelle de la danse de David Wahl est un plébiscite pour cette matière « transversale » qu’est la causerie donnée au salon. Elle s’intègre parfaitement aux différentes performances de scène.

Époque m’a semblé difficile à recevoir mais la force d’interprétation de Marcela Santander Corvalan et de Volmir Cordeiro m’ont bluffée. Ce projet d’une grande théâtralité a grandi à chaque représentation donnée pour être de plus en plus burlesque. J’ai adoré ce jeu judicieux de l’unisson en décalé.

Revue macabre d’Aurélien Richard a divisé. Son esthétique m’a touchée, ses tableaux de cabarets de l’entre-deux guerres m’ont laissé entrevoir le diabolique et le merveilleux d’une époque tourmentée.

Fanfare de Loïc Touzet m’a intriguée. Pas simple de découvrir une partition de danse sans musique. Et pourtant, je me suis laisse embarquée par ce récit sculpté de corps, de contacts et de visages.

Erock de Jonathan Schatz m’a « hypnotisée ». Cette performance donne à voir une créature composée de trois corps se métamorphoser lentement et devenir menaçante. Tel un être sub-humain en monochrome noir qui se détache sur fond blanc, Erock se déploie sur la musique d’Antoine Chessex créant l’image d’un certain effroi.

Le comble de Dansfabrik c’est aussi d’offrir au public cette heureuse possibilité de danser. Il fallait au moins la dérision sexagénaire du DJ Rémy Kolpa Kopoul pour s’aventurer sur le dance floor d’un friday night fever. Fondue dans la foule, sur des rythmes afro et latino, j’ai croisé les regards amusés et les déhanchés de danseurs de tous bords. J’ai en tête ce pêle-mêle de visages et de silhouettes tourbillonant dans ce joyeux set tropicaliente. Attachante communauté.


 – Julie Lefèvre

Dans les couloirs de DansFabrik… on aperçoit à peu près tous les danseurs et chorégraphes du territoire brestois, on aperçoit quelques professeurs de danse (pas beaucoup!), on aperçoit encore des collégiens et lycéens bruyants et pas toujours à l’aise qui toussent dès que la lumière de la salle s’éteint, on aperçoit enfin des accrochés du festival et de l’art contemporain/performatif/expérimental.

Dans les coulisses de DansFabrik, on imagine des artistes qui se rencontrent, ou pas, on imagine des techniciens son et lumière sollicités en permanence, des salariés de toutes les structures impliquées dans le festival qui ont participé à cent, peut-être mille réunions de préparation, on imagine une organisation planifiée à la minute… répétition plateau, calage lumière, café, cigarette, jeu, applaudissements, repas, debriefing… répétition plateau, calage lumière, café, cigarette, jeu, applaudissements, repas, debriefing… répétition plateau, calage lumière, café, cigarette, jeu, applaudissements, repas…

Soudain, Brest et particulièrement Le Quartz, deviennent des endroits cosmopolites qui fonctionnent à un rythme décuplé et décalé. Des propositions à travers la ville entière, un café QG des artistes, de la presse, des mêmes chorégraphes évoqués plus haut, des programmateurs… dont on ferait bien sa cantine quotidienne s’il était ouvert toute l’année midi et soir (saluons ici le courage et l’art culinaire de Manouche)… Et l’on sent que la notion de festival prend ici tout son sens, parce que l’événement que constitue « un festival » semble se jouer aussi bien « sur scène » que dans la multitude d’espaces « à côté » de la scène.

Très vite, très vite, d’un lieu à un autre, d’une proposition à une autre, on  éprouve et on est éprouvé par la dissemblance des émotions qui viennent à nous, spectateurs. De l’étonnement à l’émerveillement, de la colère à l’agacement, de l’incompréhension à l’acceptation de cette incompréhension, de l’engouement au rejet… Mais quel est ce festival qui sème le doute en nous, qui nous arrache à nos conceptions exiguës de ce qui est danse et de ce qui ne l’est pas, qui nous réunit au-delà des divergences de points de vue, qui, malgré la diligence et la hâte qui le traversent, nous offre une respiration, une semaine où l’on s’autorise davantage d’extras, davantage de rencontres, davantage d’humanité aussi. Et c’est bien là toute la réussite de ce festival : avoir placé l’humain et le partage au-dessus des querelles intellectuelles qui excluent ceux qui n’ont pas suffisamment côtoyé les hauts lieux de l’art contemporain, avoir permis à ces collégiens et lycéens bruyants et mal à l’aise d’être dérangés plus encore qu’ils n’auront dérangé les spectateurs obsédés par le silence (dont je fais partie)…

C’est sans doute pour sa grande humanité, sa grande justesse, sa grande finesse que je retiendrai la pièce de Christian Rizzo, D’après une histoire vraie, comme coup de coeur de l’édition 2015. Parce qu’avec cette approche de la communauté, elle touche à la question de la transmission (thématique du future numéro Conversations du Poulailler), entre traditions et modernité. Parce qu’on y a vu des danseurs au look Jim Morrison, habités par la virilité douce et projetés dans une danse à la fois collective et intérieure. Parce que musicalement, c’est un coup de génie. Si elle avait été programmée trois soirs de suite, j’y serais peut-être allée trois fois. Une fois pour la découverte, et deux fois par gourmandise !

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