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Badke, de Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero et Hildegard De Vuyst. Au quartz, dans le cadre du festival dansfabrik, les 26,27 et 28 février 2015.

Si l’on devait retenir deux minutes dans ce spectacle, ce serait celles du début. Avant que les lumières ne s’allument, dans le noir, des pas résonnent – percussions atypiques qui laissent présager d’une suite intéressante. L’inconvénient, c’est qu’il n’y a précisément que ces deux minutes à retenir du spectacle. Durant une heure, les chorégraphes ont manifestement décidé de ne proposer aucune idée. En boucle, une musique techno arabisante s’acharne, tandis que des danseurs bougent, font de la gymnastique, du cirque, et toutes sortes de pirouettes dont on peine à voir l’intérêt.

L’ensemble ne propose strictement aucune évolution. Nulle pensée ne parvient à se greffer sur un tel déluge artistique vide de sens, que ce soit en termes d’éclairage, de musique, de propos, de mouvements, d’intention, ou de costumes (certains, en tenue d’échauffement, genouillères, joggings et débardeurs, ne semblent d’ailleurs pas en avoir). Le dépliant donné aux spectateurs à l’entrée précise «la fête est comme une résistance: nous ne seront pas mis à terre, par personne. Nous danserons jusqu’à nous effondrer». C’est malheureusement vrai : ils ont dansé sans s’arrêter, jusqu’à la fin; ou du moins exécuté des mouvements, si le mot «danse» suppose l’idée d’une recherche. N’est-ce pas plutôt au spectateur de s’effondrer ? De fatigue, ou en larmes, on ne sait jamais trop quelle attitude adopter devant la catastrophe.

À l’inverse d’une «danse comme résistance», on a davantage affaire au mouvement comme aliénation. Que dire de la «résistance» dans une pièce où les gestes sont complètement déterminés par la musique, répétitive et quasi-commerciale de surcroît, où les danseurs arborent un sourire à peine surjoué, sous-entendant avec finesse qu’ils sont contents parce qu’ils sont ensemble et qu’ils bougent ? Voici plutôt les traits caractéristiques d’une société hypocrite au possible, plaidant le «tout va bien quand on est tous ensemble». La fête comme résistance ? Soyons heureux et tout ira bien ? La réflexion, on le constate avec admiration, est extrêmement poussée; l’aspect philosophique aura sans doute échappé au spectateur -pardonnez-le, il est un peu bête- dont la faculté interprétative n’a probablement pas pu percer les insaisissables mystères narratifs des exercices insipides du gymnaste.

Quel est l’intérêt de la pièce ? Pourquoi montrer de tels mouvements ? Pourquoi ne pas changer la bande sonore ? Pourquoi, au milieu, éteindre les lumières pour les rallumer brutalement sans aucun changement ? Pourquoi faire une ronde et se tenir par la main ? Pourquoi user d’une pseudo-théâtralité narrative, infantilisante et bâclée ? Difficile, voire impossible de trouver quelque réponse que ce soit, tandis que les mimiques, les roues et les sauts périlleux se succèdent. Superficiel et fondé uniquement sur la démonstration, le spectacle devient gênant à voir.

La représentation questionne, tout de même, un peu. C’est bien là son seul mérite. Mais cette interrogation, loin d’être un atout pour la pièce, se fait à ses dépens. On en vient à se poser, après l’évident «mais qu’ont fait les chorégraphes ?», la question : «ai-je vu de l’art?» ou encore «qu’est-ce qu’un travail artistique ?» On peut alors se hasarder, sans trop risquer la polémique, à différencier l’art (en l’occurrence, la danse), qui allierait technique et recherche, qualité et propos, d’avec la démonstration, qui serait la technique pure, n’ayant aucun sens tant qu’elle n’est pas mise au service d’une idée. Irait-on voir des musiciens faire des gammes sur une scène ? Non. Dès lors, pourquoi irait-on voir des danseurs faire de la gymnastique ? Parce que c’est «impressionnant» ? Autant préférer le match de boxe. Force est de reconnaître que la fulgurante exhibition technique ne fait pas l’art.

Badke, affligeante représentation, ne parvient pas, malgré la rhétorique plus ou moins convaincante du dépliant de début de spectacle, à se distinguer du fade divertissement morose de fin de semaine. On en sort l’esprit vide, conséquence d’une ambiance de discothèque. Avec toute la bienséance du spectateur attentif, la patience bienveillante qu’il se doit d’accorder à une pièce, on ne peut malgré tout s’empêcher de penser, l’amertume aux lèvres et l’oreille irritée, que l’artiste qui n’a rien à dire ferait mieux de se taire.

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