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Vendredi 13 mars, à 18h, à La Petite Librairie, le Théâtre du Grain venait fêter la sortie d’un ouvrage particulier, son premier livre: Commun/e .

En amont, il y a neuf mois (cela ne s’invente pas!), c’est la rencontre de deux envies: d’un côté, celle du Conseil Général désireux de proposer le théâtre comme ressource pour aider des personnes en recherche d’emploi et faciliter leur réinsertion; de l’autre, celle du théâtre du grain, fidèle à son identité, souhaitant partager avec les habitants de son quartier une œuvre artistique fondée sur des écritures partagées. En avril 2014, le dispositif Ressorts naissait rassemblant des Brestois bénéficiant de ce « parcours », des professionnels de l’action sociale et des comédiens. Tous allaient se retrouver le mardi après-midi, tous savaient qu’ils feraient du théâtre.

« Je ne sais pas :

Je ne sais pas encore nous nommer » (Commun/e, p. 81)

L’essence même du projet n’appelle pas à l’interview d’un seul (celui qui aurait fait le livre par exemple) et j’ai décidé que cet article serait à l’image de ce vendredi: choral, multiple et à plusieurs entrées…

Commun-e, crédit photo : Théâtre du Grain

Commun-e, crédit photo : théâtre du grain

A l’origine

Anaïs Cloarec, comédienne, revient sur les débuts, ces mardis où étaient proposés des ateliers de théâtre, basés d’abord sur des apports basiques, techniques. Elle s’est attachée plus particulièrement au travail sur la voix, et quelles métamorphoses! Mais elle revient aussi sur ces mardis à la table, des heures de parole, d’écriture, des mardis à la plage aussi, des repas partagés, des  sorties au théâtre. Et quand je lui demande ce qu’elle gardera de cette aventure, elle répond: « C’est un peu bateau, mais ce sont ces rencontres, ces liens tissés… Mais c’est aussi une expérience professionnelle intéressante, on s’est regardé travailler, cela apporte beaucoup à notre propre pratique, ça l’enrichit. » Et puis il reste le texte, le livre, sur lequel plane aussi l’ombre de Mariette Navarro, auteur de théâtre, qu’elle aime beaucoup:

« Nous ne voulons pas être ces faciès froissés,

nous ne voulons pas livrer l’image

de nos champs de bataille. Et c’est miracle

que ne s’inonde rien, que ne débordent

pas nos yeux, que reste digne le nez

au milieu de la figure. » (Commun/e, p. 55)

Arzhela Caillarec, coordinatrice et chargée de diffusion, insiste aussi sur cette « horizontalité créative », leur but n’était pas seulement de recueillir une parole mais vraiment de partager, au sein de cette équipe artistique nombreuse, un processus de création jusqu’à ces trois représentations proposées en janvier dernier. Elle montre les carnets où chacun écrivait et qui ont servi à l’élaboration du texte « final ».

Le fil

C’est Lionel Jaffrès, metteur en scène, qui a fait le tri de cette parole qui allait rester sur scène. Je lui ai demandé si le choix avait été difficile:

« Ça a suscité des débats. Il faut qu’on soit au service d’un propos pertinent et on n’est pas là pour faire de la collecte, être un miroir de ce que l’on entend. On a une analyse politique et on ne fait pas ça pour rien, on a un parti pris. Et c’est la rencontre de ce parti pris avec d’autres témoins qui ont eux aussi un parti pris. Le chemin est individuel, collectif et politique, et c’est ce cheminement qui se refait constamment. On part toujours de la parole individuelle mais le tri se fait en fonction de ce qui est anecdotique et de ce qui est universel. Si ça reste de l’anecdote, ça ne nous intéresse pas. C’est là, le tri…et se faire confiance. Après, il y a des choix douloureux, on aimerait bien dire tout, il y a un fil rouge à trouver. Il y a aussi un tri qui se fait sur le plateau : il y a certaines paroles qui dites une fois, n’intéressent plus une seconde fois…

On a débattu sur le fait : est-ce qu’on peut parler des histoires familiales douloureuses, des traumatismes ? Il y a eu un premier texte rejeté par le groupe: trop dur, trop violent ; la première écriture était trop proche des individus, pas assez politique, universelle ».

Et le passage sur scène?

« Il y avait déjà eu la découverte du texte qui serait joué mais c’est la révélation au public qui fait que les gens se rendent comptent de ce qu’ils disent. C’est un peu comme une photo quand c’était le temps de l’argentique. Tu prends la photo, mais tant que ce n’est pas révélé, tu ne vois pas. C’est un peu la même chose: ça se révèle au moment où tu dis face public. »

Le livre,

justement est plein de photos. La typographie y est différente: une écriture un peu « fragile » pour le théâtre du grain, des sortes de « strophes » en haut de page pour le texte qui a été joué, des phrases manuscrites entendues lors des ateliers par le « regardeur » qu’était Nicolas Filloque, le graphiste, lors de cette aventure. Voilà ce qu’il disait vendredi en « découvrant » l’objet: « Le livre reprend en partie le texte du spectacle. Il vient de plein de choses: l’envie de faire un bouquin qui ressemble à un livre de poésie parce que j’aime Jacques Brel et Prévert, un livre qui parle de la façon dont ça s’est passé avec des photos. Des photos parce que les corps avaient changé… J’avais envie que la poésie des moments passés ensemble arrive dans cet espace-là. Concevoir quelque chose qui ne s’ouvre pas d’un coup, qui se feuillette. Trouver une trace qui ne soit pas un compte rendu un peu basique. Quelque chose qui tienne la route dans une bibliothèque, un objet contemporain avec un jeu, un travail sur la typographie. J’avais aussi en tête que cela pouvait être un cahier de doléance, de doléances communes. Je ne sais pas si ça existe… »

La trace

Pour Régine Péron, bénéficiaire de ce parcours, le livre est important: « C’est gravé maintenant! » mais ce n’est pas la seule trace de l’aventure: il reste les sensations à chaque fois différentes lors des trois spectacles, les jeux sur la plage, les nouveaux amis et le désir de refaire du théâtre parce qu’elle et Viviane Ho auraient voulu que ça dure encore. « On y est allées joyeusement, ça nous a pas fait peur, pourtant, il y a eu des textes très durs à écouter. On n’a pas joué ce qu’on avait raconté… »

Lydie, elle, a tout en tête, le texte, elle se le redit tous les jours, ça lui fait du bien! Vincent dit aussi sa métamorphose, lui si timide au début.

Sandrine et Michael, assistante sociale et éducateur, retiennent aussi l’énergie et la joie, l’échauffement de la dernière représentation. Ils découvrent le livre aujourd’hui et me parlent de ce que l’aventure a un peu modifié dans leur travail : « Ca ne change pas le regard mais peut-être qu’on est moins institutionnalisés, plus simples dans la rencontre. On s’autorise davantage à être proches des gens, ce qui n’empêche pas de bien travailler! »

Ce vendredi, c’est comme si la librairie s’était un peu agrandie,

« Comme si je poussais le paysage » dit la quatrième de couverture.

About the Author

Emmanuelle Dauné aime lire, regarder, écouter, rencontrer, picorer pour le Poulailler...et surtout "faire passer", partager une culture accessible, qui nous fait nous sentir plus vivants.

 

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