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Lors du 12e Festival Longueur d’Ondes, le Quartz proposait « Hate Radio », la pièce documentaire de Milo Rau sur le génocide rwandais. Un huis-clos saisissant qui reconstitue une émission populaire de la radio des Mille Collines de Kigali. Casque sur les oreilles, on écoute la pensée raciste et les appels aux crimes progresser dans les voix d’animateurs qui ont réellement existé. Entre les quizz et les tubes d’un printemps 1994 meurtrier.

Je n’écouterai plus jamais le titre « Rape Me » de Nirvana  ni le zouk festif de Kassav de la même façon après avoir vu Hate radio. Je me souviens avoir entendu ces morceaux en boucle à la radio en 1994. Des milliers de Tutsis les écoutaient aussi sur la radio des Mille Collines au Rwanda. Tout en se faisant massacrer. C’est désormais ma bande son d’un génocide commis dans l’ordinaire et l’indifférence planétaire. Juste avant l’été 1994. Le tunnel sous la Manche venait d’être inauguré, le Brésil allait remporter sa quatrième coupe du monde de football aux Etats-Unis.

Comment porter à la scène un génocide contemporain, à peine vingt ans après, lorsqu’on sait combien il a été long et difficile d’admettre la réalité de la Shoah ? En écrivant la pièce documentaire Hate Radio en 2011, pour l’International institut of political murder, le metteur en scène suisse Milo Rau a fait ce choix pertinent et sans détours d’une reconstitution du réel. Il accroche le public par l’ordinaire « inoffensif » du quotidien, par la voix d’un média orienté. On écoute une émission populaire de la radio rwandaise durant laquelle des appels aux meurtres explicites sont proférés dans une ambiance, disons-le, très conviviale.

Rendez-vous sur les ondes de radio « Machette ». Le spectateur est placé en auditeur, muni d’un casque sur les oreilles. Ecoutez, ça n’a rien à voir ! Sur la scène, un studio de radio vitré est dressé, les néons éclairent une table où s’installent trois animateurs. Des pros du micro. Non loin, un DJ technicien pousse les manettes en régie, prend les appels des auditeurs. Atmosphère hyper réaliste. Un soldat du pouvoir veille en coin.

Appels au crime entre les quizz

Entre les « plateaux » et les tubes de l’été, les criminels s’enquillent quelques bières, fument, rient ;  l’un d’eux se laisse même aller à (bien) danser. De manière sournoise et de plus en plus affranchie, la propagande se mêle au divertissement, le négationnisme s’insinue dans les quizz. L’un encourage à traquer ces « cafards de Tutsis » nommés « inyenzi », l’autre invite à dénoncer leurs abris en direct. L’une est prise en flagrant délire d’une violence verbale inouïe. Huis clos saisissant ! On ne peut s’en échapper.

A la RTLM, l’antenne militante de l’intégrisme ethnique du pouvoir Hutu en place, ces criminels de la parole ont réellement existé. Le présentateur vedette Habimana Kantano (joué par Diogène Ntarindwa), l’animatrice Valérie Bemeriki (Nancy Nkusi) et le « journaliste » italo-belge Georges Ruggiu (Sébastien Foucault) ont réellement sévi ainsi. Au fil de chroniques ordinaires de haine dès 1993. En déshumanisant les uns (Tutsis et Hutus modérés), en radicalisant la haine des autres. La pensée raciste a progressé sur les ondes sans encombrement. En toute banalité. En dansant « Le dernier slow » de Joe Dassin.

On aurait pu se croire dans une fiction s’il n’y avait pas eu en préface et en épilogue de la pièce ces quatre témoignages de rescapés du génocide (près d’un million de morts). Quatre survivants à vif, à blanc qui racontent leur propre drame d’une voix étonnement calme. Une voix revenue des abîmes du Rwanda. Une voix de sentence : « Non, je ne crois pas en la fin des génocides. Quand il y en a eu un, il peut y en avoir d’autres ». Tomber de rideau effrayant.

Sans s’appesantir sur les victimes et en trouvant la bonne distance avec de « sympathiques » bourreaux, Milo Rau ouvre un questionnement abyssal sur les génocides. Il réussit aussi une critique tenue d’un média aux ordres. C’est plus que dérangeant.

 

About the Author

Journaliste freelance, Marguerite écrit dans le Poulailler par envie de prolonger les émotions d’un spectacle, d’un concert, d’une expo ou de ses rencontres avec les artistes. Elle aime observer les aventures de la création et recueillir les confidences de ceux qui les portent avec engagement. Le spectacle vivant est un des derniers endroits où l’on partage une expérience collective.

 

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