Orphée, tête coupée, chante

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Alain Veinstein, Du jour sans lendemain, émission censurée, Seuil, 2014, 31p
Alain Veinstein, L’introduction de la pelle, Seuil, 2014, 506p

Chacun sait bien que la disparition d’une émission comme Du jour au lendemain (trop coûteuse, de qui se moque-t-on) est une catastrophe.

En effet, si l’effacement d’un nom dans une case d’un programme radiophonique est une anecdote, il s’agit ici de bien davantage, des conditions de possibilité de la poésie aujourd’hui, de l’écoute des mots, des phrases et des souffles qui les portent dans le silence de la nuit.

Après vingt-neuf ans de bons et loyaux services – un entretien à minuit avec un artiste, un auteur de l’actualité littéraire, renommé ou pas ; il y en aura, recomptez après moi, six-mille-huit-cent – Alain Veinstein reçoit un mail lui annonçant la condamnation à mort de son rendez-moi quotidien. On rénove les bureaux, et les caisses sont vides. Comprenez : vous savez, tout le monde s’en fout de votre bavardage nocturne.

Sentence de mort touchant l’un des plus nobles défenseurs de livres.

Afin de ne pas quitter ses fidèles auditeurs comme un capitaine saute sur un canot de sauvetage au dernier moment, Alain Veinstein avait prévu pour sa dernière navigation, le 4 juillet 2014, de dire ce que lui inspirait cette éviction, fortement, simplement, douloureusement. Il fut censuré. Devant l’indignation que la violence de cet acte suscita, la direction de France Culture se contraignit cependant à diffuser sur le net cette ultime émission.

Bernard Comment, fidèle de toujours à un auteur accueilli dans sa collection du Seuil, Fiction & Cie, publie aujourd’hui, parallèlement à un gros volume reprenant des poèmes datés de 1967 à 1989, L’introduction de la pelle, le beau texte offrant à du Jour au lendemain – on aura tant de fois songé à Vivant Denon – son chant du cygne.

Humour de qui meurt debout : « A la radio nous sommes des intermittents dont le contrat doit être renouvelé chaque année.  Il suffit d’un responsable à l’ouïe plus fine que les autres et vos arguments tombent dans l’oreille d’un sourd. »

Alain Veinstein, homme de radio paradoxal, est d’abord cette voix, tremblée, fraternelle dans ses inquiétudes, nous la retrouvions à cette heure où la grande solitude pouvait parfois nous étreindre, les enfants couchés depuis longtemps déjà, nous laissant désemparés, appuyés contre la table en bois noir de la cuisine dans la fascination de l’ondulation des veines : « J’ai fini par identifier ma vie à la radio. Par m’inventer une identité en me projetant dans un personnage qui avait trouvé sa voix dans le son du casque qui ne quittait pas ses oreilles. Je suis devenu celui que j’entendais avec la voix d’un autre. »

Aveu d’un travailleur de la nuit : « Continuez, donc. C’était chaque fois le mot de la fin. Pas pour cultiver mon bon plaisir, mais pour la rare satisfaction de vivre des moments d’intensité me donnant le sentiment d’être arrivé à un but qui me dépassait largement. »

Prix de la Scam pour l’ensemble de son œuvre radiophonique, Alain Veinstein en son métier d’accoucheur de paroles aura su toujours préférer le vide au plein des bonimenteurs professionnels.

Rappel : « Camus dans La Chute fait remarquer que ce qui caractérise notre époque, c’est que nous remplaçons le dialogue par le communiqué. »

Ecoutant les dialogues d’Alain Veinstein et de ses invités, nous avions souvent l’impression d’être destinataires d’un secret.

Pour les vingt ans de Du jour au lendemain, le veilleur était seul au micro, son texte d’anniversaire – aussi Kindertotenlieder – était bouleversant : ce « n’est pas une émission littéraire. La parole y est plus importante que les livres. L’émotion plus convoitée que la théorie littéraire. »

« C’est vrai que je passe à peu près une moitié de mes journées à lire des livres, et l’autre moitié à me sentir coupable de ne pas en lire. »

Le poète est aujourd’hui suicidé, le cirque fermé par mesure écosanitaire, mais la perception d’une amitié fondamentale envers les exilés, de tous bords artistiques qu’ils soient, persiste, comme l’intelligence d’une voix – unique, universelle – que les dissidents d’aujourd’hui (diable, crains les légions qui se lèvent) poursuivront, d’une manière ou d’une autre.

On peut lire dans Radio sauvage, recueil de textes en prose de nature autobiographique (Seuil, 2010) et d’éloges (Gaëtan Picon, Maurice Blanchot, Louis-René des Forêts, Julien Gracq, Michel Leiris, Roger Laporte, Michel Cournot, Nathalie Sarraute, Yann Paranthoën) : «  Partir, ne plus offrir ma triste figure, m’enfuir vers le premier micro venu, et parler moi aussi, d’une voix au bord de l’amour, quand, de l’un à l’autre, et malgré l’abîme de la séparation, les paroles s’ancrent dans la chair. »

Radio : « Dès que le rouge s’allume, c’est la première fois. Depuis plus de trente ans, malgré mon patient labeur d’artisan, c’est la première fois. »

Ayant publié ses premiers poèmes dans la revue L’Ephémère – aux côtés de ses amis Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, André du Bouchet – et beaucoup médité les textes d’Anne-Marie Albiach, Claude Royer-Journoud (« l’un des lecteurs de poésie contemporaine les mieux informés »), Pascal Quignard, Jean Daive ou Emmanuel Hocquard, la poésie d’Alain Veinstein est faite de silence et d’effroi – rappelant le premier Philippe Jaccottet – devant l’immensité insaisissable, une paroi de verre nous en éloigne, de ce qu’est la vie.

Poète de quelques mots, inlassablement écoutés, creusés, repris, disposés parmi les blancs de la page, sauvés de l’engloutissement, surgis de l’arrière-pays de l’âme, Alain Veinstein est un journalier que son outil aura contribué à maintenir en vie.

 Pelletées de mots pour désenfouir l’être de cette terre qui l’engloutit mais aussi le protège.

Déjà mort ? « En un mot, la terre se referme sur lui sans qu’il se rende compte du changement d’état. »

Une poésie de peu qui serait néanmoins un chant.

C’est toujours la même phrase, de plus ou moins de terre.

« Le choc excède mes forces / J’ai pourtant toujours travaillé / à hauteur de sa disparition. »

Giacometti continue de sculpter sa tête, Alain Veinstein ses vers.

Pas encore né, et devoir parler, disait Kafka.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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