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CHANTEUR ET CLARINETTISTE, ERIK MARCHAND EST L’UN DES ARTISANS ORFÈVRES DE LA MUSIQUE BRETONNE ACTUELLE, TOUJOURS SUR LA ROUTE DE LA RECHERCHE ET DE L’EXPÉRIMENTATION. SA PROPRE CULTURE TRADITIONNELLE DE CENTRE BRETAGNE L’A OUVERT À DES AILLEURS, VERS LES BALKANS ET L’ORIENT. IL ASSIMILE LES CONVERGENCES ET LES DIVERSITÉS DES MUSIQUES POPULAIRES SANS SE NOUER L’ESPRIT AVEC DES QUESTIONS CONSERVATRICES D’AUTHENTICITÉ. SON CHANT BRETON S’EST COLORÉ D’INFLUENCES TSIGANES OU MÉDITERRANÉENNES RÉVÉLANT LEURS AFFINITÉS. MILITANT DES CONFRONTATIONS CRÉATIVES ET DE LA TRANSMISSION ÉCLAIRÉE, IL A CRÉÉ DES ACADÉMIES POPULAIRES (KREIZ BREIZH AKADEMI) ET ANIME UN PÔLE INTERNATIONAL DE FORMATION ET DE COMPAGNONNAGE (DROM) POUR STIMULER LA PRATIQUE DES MUSIQUES MODALES. ON LE RETROUVE AUSSI PARMI LES PILIERS DU FESTIVAL NO BORDER À BREST, DONT IL PARTAGEAIT L’AFFICHE DE LA QUATRIÈME ÉDITION AVEC BOJAN Z POUR UN DUO INÉDIT, AU VAUBAN.

Marguerite Castel : Quelle est la genèse de votre rencontre artistique avec le pianiste de jazz franco-serbe Bojan Z (Zulfikarpasic) et de votre duo présenté lors de No Border#4 ?

Erik Marchand: J’aime et je connais la Serbie depuis plusieurs années, c’est un pont entre l’Orient et l’Occident, la musique savante ottomane y a été très présente. Tous les Serbes y ont une culture locale traditionnelle et populaire, même un bourgeois de Belgrade – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui en Bretagne. Or la musique traditionnelle bretonne a de nombreux points communs dans le fond et dans la forme avec la musique serbe. Nous avons des fonctionnements, des situations de jeux et des manières de vivre et de transmettre la musique très semblables.
Je nourrissais depuis longtemps le projet de travailler avec Bojan Z parce qu’il a un immense talent, il joue d’un instrument harmonique, il désaccorde la musique et utilise des quarts de ton. Il interroge les musiques traditionnelles, antérieures à la musique harmonique. S’il fait beaucoup de jazz, la culture populaire serbe est son substrat, sa langue maternelle, il l’a apprise sans s’en rendre compte. J’étais certain qu’il pourrait apporter des déstructurations intelligentes à la musique bretonne. C’est pourquoi je l’avais déjà invité dans un cursus jazz rock électrique de la Kreiz Breizh Akademi pour travailler des thèmes bretons. Cela avait très bien fonctionné, c’est une histoire d’individus, de personnalité aussi.

M.C: Quel était le contenu de ce récital inédit ? Bojan Z aux claviers, vous au chant, on percevait une émotion forte dans la salle…

E.M: Bojan a joué seul au début puis je l’ai rejoint au chant. Nous avons choisi quelques morceaux de son propre répertoire et quelques thèmes bretons de mon interprétation, dont un thème traditionnel de centre Bretagne (Carhaix-Huelgoat) arrangé par Jacques Pellen. On a souhaité donner une couleur harmonique balkanique à ce récital, en piochant ailleurs. On a par exemple retravaillé un thème portugais de Carlos Parades et un texte breton contemporain de Christian Duro « Tal vou de gezh ar Feiz » (le prix de la foi). Nos choix ont été guidés par de réelles envies, par le plaisir de jouer ensemble. La musique est là pour éveiller des sentiments. Je pense que cette rencontre avec Bojan Z était attendue, j’ai perçu cette émotion que vous évoquez et ce fut un grand plaisir de la partager sur la scène.

M.C: L’association Drom (« La Route »), que vous avez créée en 2001 pour promouvoir et animer un pôle international de musiques modales, a-t-elle favorisé les rencontres de musiciens ? Cette scène est-elle mieux structurée désormais ?

E.M: Il y a moins de cent ans encore les gens se rencontraient sur les guerres, ils découvraient leurs musiques par des circonstances peu sympathiques. Aujourd’hui, le monde est plus ouvert et permet une grande diffusion, les possibilités de découvrir les autres musiques sont démultipliées. On peut trouver sur internet des choses très expérimentales, comme par exemple la prestation d’un orchestre traditionnel roumain lors d’un mariage. Avec ou sans Drom les rencontres se font. Néanmoins, en créant les collectifs du Kreiz Breizh Akademi, on permet davantage à des musiciens passionnés de certaines régions du monde d’échanger et de travailler ensemble. Mais la structuration du milieu n’est pas simple, la production de disques est devenue difficile. Désormais le premier magasin de musique c’est la scène… Les esthétiques musicales ne doivent pas être trop classifiées et mieux être désenclavées, elles forment une diversité.

M.C: Ces collectifs de musiciens ou académies populaires, les Kreiz breizh Akademi (KBA), sont-ils un tremplin vers une pratique plus professionnelle de la musique traditionnelle ?

E.M : Oui c’est certain, en cinq KBA successifs, on a permis à soixante-quatre musiciens de se professionnaliser dans leur pratique, d’avoir une visibilité dans le monde musical, de connaître le milieu. Pour certains, cela a été une belle opportunité de travailler avec de grands interprètes, tels Bojan Z, Thierry Robin, Rodolphe Burger et Ibrahim Maalouf qui est l’exemple le plus lisible. Il a engagé un joueur de bombarde, Youn le Cam, qu’on a vu jouer à ses côtés lors des Victoires de la musique.
Avant tout, la Kreiz Breizh Akademi s’appuie sur la transmission des règles d’interprétation de la musique modale (échelle, rythme, variation) à partir de la musique populaire bretonne. En proposant un enseignement par des maîtres issus de grandes formes de musique modale du monde, on permet à des interprètes de musique contemporaine de réfléchir à cette langue, de savoir comment elle est construite. On fait de l’ethnomusicologie appliquée, on dissèque, on cherche des écritures musicales innovantes grâce à une approche respectueuse de la musique savante.
La KBA procure aussi une belle envie de rehausser les arômes car on a accès à tous les épices possibles. Cela peut supposer quelques erreurs bien sûr… C’est un creuset expérimental, avec des remises en cause profondes et des prises de risque. Les musiciens s’engagent durant un an, dont six mois de création puis six autres en tournée. Ils choisissent de se mettre en danger, ils pourraient rester dans le confort de leurs pratiques et de leurs certitudes. Issus des cultures de tradition orale ou des cursus de conservatoire, ils viennent aussi de diverses régions de France. C’est encore cette mixité qui est intéressante dans le collectif.

M.C: Les musiques traditionnelles et leurs évolutions sont-elles une illustration géoculturelle du monde ?

E.M : Les cultures n’existent pas ex-nihilo, ce sont les gens qui les font. Ce n’est pas une question de géographie mais d’individus, de traditions. L’humain créé des choses comparables d’un endroit à un autre. On créé ici et là des lignes mélodiques semblables à 5000 kilomètres de distance. Il n’existe pas de musique universelle mais des formes locales qui trouvent un écho ailleurs parce qu’elles répondent aux mêmes besoins. Des musiques de fêtes par exemple requièrent ici et là les mêmes timbres de voix particuliers… Je suis pour ma part issu d’une culture de centre Bretagne, c’est ce qui m’a permis de m’ouvrir, de comprendre les musiques d’ailleurs, notamment celles de l’Orient et de construire ma connaissance musicale.
Pourquoi faudrait-il territorialiser les musiques traditionnelles du monde ? Je tiens à cette notion de convergences plutôt que d’universalité.

M.C: Comment qualifiez-vous cette édition du festival No Border, dont vous êtes aussi l’un des piliers? Quelles rencontres musicales avez-vous aimées ?

E.M: C’est remarquable cette précieuse collaboration sur laquelle s’appuie No Border. On n’a jamais vu cela ailleurs – une telle coopération entre une scène nationale (Le Quartz), un regroupement de producteurs (Bretagne World Sounds) et tout un réseau associatif culturel.
Cette quatrième édition recèle le même ADN que les précédentes éditions, la programmation était collégiale. Parmi mes coups de coeurs, je citerai le concert d’Irgoli, les polyphonies sardes. C’était incroyable de voir ces gens d’un petit village de Sardaigne monter sur scène !
Je n’ai pas pu tout voir car l’affiche était dense et il faut laisser le temps du recul. Mais je retiens aussi la rencontre de Gaby Kerdoncuff avec les musiciens kurdes autour d’une improvisation de musique modale. NoBorder#4 a d’ailleurs signé un focus très intéressant sur l’improvisation et souligne combien elle n’est pas l’apanage du jazz mais des musiques populaires.

About the Author

Journaliste freelance, Marguerite écrit dans le Poulailler par envie de prolonger les émotions d’un spectacle, d’un concert, d’une expo ou de ses rencontres avec les artistes. Elle aime observer les aventures de la création et recueillir les confidences de ceux qui les portent avec engagement. Le spectacle vivant est un des derniers endroits où l’on partage une expérience collective.

 

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