Et quitte la meute sans te retourner

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Kaoutar Harchi, A l’origine notre père obscur, Actes Sud, 2014, 164p

À l’origine notre père obscur est un livre d’atmosphère, de cruauté et de réparation.

Qu’on imagine un récit gorgé d’orientalisme, quinze chapitres relativement courts, précédés pour chacun d’entre eux d’une phrase en exergue tirée de la Bible – « Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera » – encadré de deux textes en italique (prologue/épilogue) où dominent d’énigmatiques instances (le Père, la fille, ils, les hommes, les femmes, chacun, certains) évoquant une scène fondamentale de rupture : « par son acte – l’acte désaffiliation – elle fera tout disparaître et le monde tel qu’ils le connaissent, jamais plus, ne sera pareil. »

Geste de libération, fin d’un monde, d’une servitude volontaire peut-être, émancipation gagnée sur le rejet du clan.

Qu’on imagine une pièce, chambre, cuisine, salon de maison close, où vivent recluses des femmes, observées par une petite fille (narratrice à la première personne), attendant la venue de l’homme auquel leurs désirs inquiets aspirent. Une jeune fille naît.

Parcours, réconciliation tard venue du Père et de la fille, la fin des guerres et du sacrifice des femmes, l’accès par-delà la Mère primordiale, à la beauté d’une réconciliation impossible, et pourtant.

Qu’on imagine une incroyable douceur, des bains de pieds et de cheveux, une sensualité omniprésente, un enfermement de harem, une lourde porte de bois derrière laquelle gisent les fantasmes des délaissées, un théâtre empli de sang, resplendissant de la moire de tissus damassés : « Une fois à la maison, je la découvre retranchée dans la salle d’eau, se caressant l’intérieur de la cuisse, un fil de fer à la main. » Fleur d’iris douloureuse.

Protection du gynécée, initiation, menace, mythologies féminines : «  Les femmes, incroyablement soudées les unes aux autres, portent toutes ce même masque de l’hébétude, récitent des prières d’une voix que l’on croirait sortie d’une unique gorge. »

En ce monde de bavardages et de répétitions, le temps se fait interminable, et les murs de convention prison mentale infranchissable : « Dans cette maison ne vivent que des louves se déplaçant en meute, blessées mais vivantes, dont les hurlements s’intensifient à la nuit tombée, quand il est temps pour chacune de rejoindre sa tanière mais que la force de se mouvoir vient à lui manquer. »

Comment s’affranchir du regard inquisiteur, de la domestication des gestes et des pensées, des caresses incestueuses qui lient ? Comment ne pas devenir simplement une femme, autre, identique, esclave d’un corps renouvelable ?

Un homme gémit de plaisir, rongeant son os, violant une épouse silencieuse, acceptant sans résistance la domination séculaire, complice de son avilissement. Le lit conjugal est un matelas d’épines.

Mais au loin passe un autobus, un tramway, un autocar. Nous ne sommes donc plus au temps de Lettres persanes parodiant Racine par le suicide de Roxane, la modernité est à portée de main ou de révolte, il suffit d’une vision, et de beaucoup de courage.

Inventant un texte composite, polyphonique – à quatre reprises des fragments de carnets de femmes sont reproduits – cherchant peut-être par le pouvoir de la fiction un a-venir chrétien à la petite recluse (mahométane, qui sait), acceptant de quitter la Mère pour le corps du Père (fantasme œdipien, qui sait), Kaoutar Harchi (vous n’en saurez pas plus) offre à son beau récit un écrin de phrases très tenues, d’une grande densité sonore, tissant/détissant le mystère de la libération d’une femme, refusant aux porteurs de poignards l’exclusivité du dehors et de la visibilité.

Portrait à l’acide de ces « hommes affamés sur les fauteuils », guettant « le moindre rebond de la poitrine, la moindre cambrure apparente sous l’ample uniforme des petites servantes », jouant avec les perles de leurs chapelets comme on lance des couteaux dans le ventre des jeunes femmes au sexe déjà noir.

« Vois tous ces désirs inassouvis qu’ils collectionnent, la tension qui en résulte, les visages de morts-vivants que ça leur donne, la solitude de chacun quand vient l’heure de regagner sa chambre, et ces cloisons qui ne retiennent rien des plaintes ni des râles. »

La mort rôde – la Mère, le demi-frère fou – la peur et la violence paralysent.

L’écriture, pas d’audace hors du rang des meurtriers, brise le silence.

« A l’origine, notre Père obscur, toujours laissera faire. Alors défends-toi ! »

Et quitte la meute sans te retourner.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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