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FESTIVAL GRANDE MARÉE

« Les mots, c’est la pellicule qui vient s’imprimer dans la rétine de ton imaginaire personnel. »

Olivier Villanove a présenté Carnet de bord au Musée de la Marine à Brest. Entretien avec le conteur – ou comment au fil de méditations et autres discussions, on apprend comment il a mené sa barque, où il a fait escale, quels rivages l’ont hébergé, quels rivages il a peuplés de ses contes. Embarquons avec lui.

Prendre le large

Je viens de l’éducation populaire et j’ai fait un DUT Carrières sociales – qui a été un tremplin, car l’IUT de Bordeaux est très axé sur la culture. J’ai fait mon stage au Québec et j’ai cherché une structure dans le conte, car en animant un stage BAFA, j’avais entendu une histoire qui était restée dans le creux de mon oreille.

Puis, devant des amis, je l’ai racontée à mon tour, et une porte s’est ouverte. J’ai découvert qu’il était formidable d’ouvrir des imaginaires.

Faire des rencontres

Au Québec, j’ai rencontré Marc Laberge, qui est à Brest en ce moment, et de nombreux conteurs, dont Jean-Marc Massie. On m’avait invité dans une soirée « conte » à Montréal, c’était la grand-messe des conteurs. C’était en 1999. Moment de grâce – on m’a tendu le micro et j’ai raconté mon histoire.

Puis, avec un autre conteur, on est allés dans un bar, et il m’a encore fait raconter mon histoire, c’était un test ! Et je me suis fait payer ma bière ! C’était mon premier salaire.

Je suis resté longtemps au Québec. Claudette L’Heureux m’a formé au conte, au répertoire. Je contais beaucoup dans les cafés. Cela a été une très bonne école du faire, où l’écoute n’était pas forcément gagnée, mais facilement gagnable. J’ai développé une parole spontanée, nourrie de l’instant présent, de ce qui se passe avec les gens.

Se former – toujours

Rentré en France, j’ai encore animé des soirées conte. On a fait un jumelage entre Montréal et Bordeaux. J’avais une casquette de diffusion, qui me plaisait. Je suis aussi parti au Sénégal, faire un travail de collectage.

Puis j’ai commencé à me former. On était en 2002-2003. J’ai fait des stages avec Didier Kowarsky, mais aussi un travail sur le corps, la présence.

Gagner une reconnaissance

En 2005, j’ai eu le prix Jury et prix Public de Chevilly-Larue, et soudain, un agent a voulu me mettre dans son écurie. J’ai énormément tourné pendant cinq ans, mais pendant ce temps, je me suis aussi beaucoup formé. Je suis entré dans le labo de Chevilly-Larue, j’ai rencontré Claire Heggen du Théâtre du Mouvement. Je lui ai demandé de faire une mise en scène avec moi. Puis j’ai travaillé avec Brune Campos, qui travaille dans le domaine de la danse, de la performance.

Évoluer

Elle m’a incité à être dans une parole simple. Elle m’a accompagné sur une création qui a duré trois ans. J’ai fait beaucoup de collectages de récits de vie, sur le thème de l’amour. C’était très scénographié – j’ai été accompagné par Lise Lendais –, un peu à part dans le milieu du conte.

Se former encore

J’ai entendu parler d’une formation Arts de la rue, à Marseille. Et j’avais déjà travaillé avec l’Opéra Pagaille à Bordeaux. On avait écrit des PUP, Petits Univers Portatifs. La formation était itinérante, pendant deux ans dans le monde entier. J’ai travaillé avec un clown, un comédien de rue, un conteur amérindien.

Je suis parti en solo en Iran et j’ai travaillé avec une compagnie iranienne. Puis j’ai été lauréat de l’Institut Français et je suis parti trois mois à Téhéran travailler sur un projet vidéo – un docu-fiction sur l’être étranger et l’usage de la ville.

Revenir

Aujourd’hui, suite à cette formation, je reprends mes anciens spectacles avec bonheur. Ils sont légers, sans prétention. Je les aborde comme ça : ça ne change pas le monde, mais ça aide. Carnet de bord est une forme entre l’artistique et l’animation. Les conteurs bondiraient de m’entendre !

Rester centré

Le conte, c’est mon cœur de métier, c’est là qu’est ma force, et ensuite, je me nourris de savoir-faire, de rencontres avec des gens.

Et connecté

L’animation, sont des racines qui m’ont permis de me développer. Pour autant, on ne propose pas une séance d’animation. Mais cela nous donne une capacité d’être avec les gens.

Articuler le corps et la parole 

Quatre-vingts pourcents des informations passent par le corps, même dans le conte ! Le non-dit, le non-verbal, le vibratoire, la disponibilité, tout cela me touche. Dans un spectacle cadré, millimétré, il manque la faille, l’être humain.

Laisser la place à l’imprévu 

Je laisse mon corps raconter, participer à l’engagement physique. Il faut surtout que le corps soit disponible. Le corps dans l’espace, le placement de la voix, tout dépend de l’endroit où je me trouve. C’est très lié au travail du clown.

Ni le conteur ni le clown ne trichent. Ils sont eux-mêmes, ils ne jouent pas un personnage. Ils ont la capacité à être dans le moment présent, à interagir. On prend appui sur les spectateurs.

Convoquer l’imagination

Je travaille avec des images mentales. Il y a trois manières d’appréhender les choses : on peut être assis sur une chaise et parler aux gens, livrer le décor, le cinéma dans leurs yeux – ils se font alors leur cinéma dans leur propre tête. La deuxième option est d’utiliser l’espace entre le soi et le public. La troisième est d’être à l’intérieur, de devenir l’espace. C’est là que le corps s’engage. Je me laisse traverser. Dans Carnet de bord, je ne deviens pas le petit garçon, mais je convoque le petit garçon qui est en moi.

Savourer le plaisir du conte

C’est un partage, une rencontre, un acte généreux en soi. Quand je raconte une histoire, j’ai envie que l’histoire s’invite – de telle sorte que le spectateur reparte avec l’impression qu’il a vécu mon souvenir. L’histoire appartient au spectateur. En tant que spectateur, je ne supporte pas de me sentir loin, de voir que l’espace entre le conteur et moi est vide.

Choisir un imaginaire pour Carnet de bord

Enfant, j’avais fait un cauchemar, celui d’un crabe qui fouillait dans mon estomac avec sa pince ! Ce souvenir est la base de l’écriture de l’histoire du Roi des crabes. Mais mon père est aussi mort d’un cancer, et par cette histoire, je tue le crabe qui a tué mon père.

Partir de soi

J’ai lu un article dans Télérama, où l’auteur, à côté de la notion d’autobiographie, développait celle d’autographie : qu’ai-je envie de raconter de moi, qui fait part d’une mythologie intime, et qui me dépasse moi-même ? Je trouve ces questions passionnantes, car ce n’est pas moi que je raconte, mais une fiction de moi.

Le soi est universel. Comment se dire qu’on n’est qu’un miroir pour l’autre ? Comment accepter qu’on fantasme sa propre histoire ? L’artiste s’amuse aussi à fausser les codes.

Est-ce moi, adulte, qui raconte mon enfance, ou est-ce l’enfant qui se projette ? Je raconte aussi les désillusions de l’enfance, ces grands moments de solitude, ces petits héroïsmes qui passent inaperçus.

Pour moi, enfants, ces voyages en bateau étaient communs, mais les raconter les rend incroyables. L’écriture m’a permis de conscientiser cela, de poser des symboliques que je ne voyais pas auparavant.

Avoir une lecture du monde toujours poétisée

Je suis touché d’entendre ça ! Cela m’aide à l’affronter peut-être. Quel filtre pose-t-on sur le monde pour pouvoir vivre dedans, quand on a une conscience aigue du monde ? La poésie peut-être.

S’adresser au public

Au Musée de la Marine, j’ai invité les enfants à participer parce qu’on était en petit comité, et le cadre faisait que je ne me sentais pas dans une représentation spectaculaire. J’avais besoin de créer un lien intime et simple. De dépasser le spectaculaire pour pouvoir entrer dans un rapport spectaculaire. Sentir qu’on était dans une conversation et non dans un face à face. Ce n’est pas rien d’être face à quelqu’un tout seul.

Je m’appuie toujours sur les spectateurs, j’ai besoin de sonder, dans le silence, leur écho.

Jouer

À la fin, par exemple, je ne joue pas ma grand-mère, mais je suis Olivier qui est traversé par le personnage de ma grand-mère. Je ne suis pas dans la recherche d’interprétation du comédien. J’ai envie d’offrir au spectateur un support – mon corps – qui est le support que la grand-mère.

Mais je revendique la théâtralité car elle participe à l’effort de guerre pour raconter l’histoire.

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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