One Shoot – dire l’indicible

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Entretien avec Isabelle Elizéon, metteure en scène de One Shoot, spectacle présenté à la Maison du théâtre les 20 et 21 novembre 2014

Le processus d’écriture de ce spectacle est assez remarquable – pouvez-vous nous raconter la naissance de cette pièce ?

Tout a débuté par la prise de conscience de mon ignorance de la question du trauma : je discutais de l’Afghanistan avec un soldat-infirmier, Pascal qui tremblait, était très altéré. Comme je travaille beaucoup sur le corps, j’y étais attentive. Soudain, des gamins ont fait claquer des pétards : il a envoyé son verre, il a sursauté – et en a été très gêné. Je me suis dit qu’il y avait une souffrance liée à son métier, mais je ne lui en ai pas parlé immédiatement : j’ai commencé à faire des recherches, puis je suis revenue vers lui, car j’avais décidé d’en faire une pièce. Je lui ai demandé s’il était d’accord pour échanger là où il le pouvait, non pour raconter son histoire, mais pour essayer de dire celle de l’indicible. Il m’a dit qu’il avait un carnet de bord auquel j’ai demandé accès. Il a accepté d’en envoyer des extraits, mais il ne donnait que des éléments très édulcorés. C’est le moment où j’ai fait appel à Frédéric Rebière, dont je connaissais le travail personnel.

Et lui ne connaissait pas Pascal ?

Non, et d’ailleurs il ne le connaît toujours pas. Et Pascal n’a toujours pas vu le spectacle non plus.

Fred était partant mais il ne trouvait rien non plus dans ces extraits de carnets. Je continuais à faire des recherches, des entretiens avec des psychologues qui travaillent sur le trauma. On a vu Sans blessures apparentes, un documentaire que Jean-Paul Mari a fait en 2011. Il retrace l’Afghanistan, le Rwanda, le Kosovo. Voir ces soldats, médecins, humanitaires qui parlaient à la caméra, avec cette fragilité, ces tremblements, ces larmes, ces débordements nous a beaucoup apporté en termes d’images.

La question du traumatisme est-elle bien connue maintenant ?

J’ai rencontré le médecin-chef psychiatre du service de santé de l’hôpital des armées à Paris, qui me disait qu’ils avaient mis en place un numéro anonyme de soutien pour ceux qui reviennent de théâtre d’opérations, et ils reçoivent de nombreux appels d’anciens… de l’Algérie.

Il faut comprendre qu’après un trauma, on peut rentrer en contact avec le monde, mais le trauma, lui, reste à vie. Les médecins expliquent que suite à un événement traumatique, une béance s’ouvre, le moi, l’individu, l’identité éclate, ainsi que les références qui structurent son monde, et le moi se trouve en confrontation directe avec la mort, qui est le néant. Il y a une brisure intérieure qui ne se referme pas, même si d’apparence, cela se voit plus ou moins.

Comment avez-vous travaillé cela au plateau ?

J’ai proposé une série d’improvisations à Fred. En parallèle, j’écrivais la dramaturgie, si bien qu’au bout d’un an, on a fini par avoir une trame, des passages. Avec cette matière, il était essentiel pour moi d’entrer dans la parole. Esthétiquement parlant, on aurait pu rester sur le physique, mais il était important de rentrer dans le dicible, pour donner une note d’espoir, une ouverture aussi. Mettre des mots sur les maux enclenche un processus de guérison. Je voulais transcrire cela sur le plateau : cet homme-là réintègre la communauté par la parole – même si ce n’est pas le seul mode de communication qu’on ait.

Je suis donc revenue vers Pascal, pour lui demander ces mots, par le biais d’une lettre de retour. Deux jours après, j’avais quatre pages et demi, intitulées « The Ghost », très fortes. Je les ai beaucoup retravaillées, en fonction de propositions de Fred sur le plateau. Mais ce qui me manquait, c’était de lire un texte théâtral sur le sujet. Je suis entrée dans une librairie, et un livre m’a « appelée » : Stabat mater furiosa, de Jean-Pierre Siméon, avec un monologue qui m’a bouleversée et inspirée. J’ai achevé le texte, je l’ai fragmenté, j’ai enlevé les ponctuations – ainsi, il laissait de la liberté à Fred, qui n’était plus prisonnier du carcan de la forme, puisqu’il était écrit comme un poème en vers libres.

Tout le processus m’a aussi permis de me détacher de la lettre de Pascal. Je lui ai d’ailleurs envoyé le texte, qu’il a beaucoup aimé.

C’est donc un texte à plusieurs mains?

Oui, la lettre de Pascal a été la source ; Stabat mater a constitué un éclairage formel, un moyen de libérer le texte, et Fred a beaucoup apporté : ce que j’écris à la table n’est pas totalement organique. Je travaille par allers-retours et dans cette co-écriture, par le passage au plateau. Le texte prend vie lorsqu’il est pris en charge par le comédien.

Comment Pascal se positionne-t-il par rapport à ce travail désormais ?

Il a apporté un témoignage, mais il lui importe qu’il ne soit pas individuel. Il parle de ses collègues. Il ne voulait pas que son nom soit exposé, mais il estimait aussi qu’il y avait une mémoire collective du traumatisme – pour lui, c’est davantage une mémoire de l’armée, pour moi, c’est une mémoire de l’humanité. De nombreux spectateurs sont touchés par cette douleur et par cette situation à la limite de la folie.

Votre spectacle est étiqueté « théâtre » mais on peut aussi parler de chorégraphie. Comment ces deux dimensions s’articulent-elles ?

Le problème que je rencontre actuellement en France est que je considère mon travail comme du théâtre – avant tout parce que ma formation est théâtrale. Mais j’utilise de nombreux codes et langages différents. Ma mise en scène est parfois chorégraphiée. Pour One shoot, j’ai pu faire appel à ma sœur, Murielle Elizéon, chorégraphe et danseuse contemporaine. Fred pratique beaucoup le buto et les arts martiaux.

Dans mon travail, le corps est très présent parce que pour moi, le jeu passe par le corps avant tout : il est notre enveloppe et il parle en premier. Moi, je parle de théâtre physique, et je défends la transdisciplinarité de mon travail, qui est aussi pluri- et translangagier.

D’où vient le théâtre physique ?

Il s’est mis en place dans les années 1970, notamment avec le Living theatre aux États-Unis, ou avec l’école Jacques Lecoq, d’où je viens. À l’époque, c’était une coupure avec le théâtre bourgeois, le texte porté aux nues, et les comédiens sans corps et avec un jeu psychologique. Aujourd’hui, ça a évolué, mais j’aime cette appellation, car je ne pars jamais du texte. Je cherche les éléments corporels qui me racontent l’histoire.

Pour mon prochain spectacle, sur le genre, les comédiens auront du texte, mais c’est le corps qui parlera avant tout.

Y a-t-il, alors, de l’indicible ?

Quand je parle d’indicible, je désigne ce qui ne peut se dire avec des mots, et dont on n’a pas forcément conscience. Ce que le personnage raconte avec le corps, il le fait malgré lui. Il est débordé par sa douleur. Le spectateur voit le langage qui se forme, est témoin, mais le personnage, lui, vit ses maux. Le spectacle a pour but de rendre concrète cette souffrance, qui transpire de lui.

Qu’est-ce que le corps-empreinte ?

Dans One shoot, le corps-empreinte, c’est tout ce qui s’est sédimenté dans le corps. Il s’agit d’envisager le corps comme un espace, sur lequel viennent s’imprimer les événements, les interactions, l’éducation. Le corps-empreinte, c’est un corps à la fois fondé par la société et la fondant. On travaille sur le dedans et le dehors, sur ce qui reste en nous et sur ce que l’on projette à l’extérieur. C’est ce qui participe à la création de l’identité et de la société.

Vous faites un travail de recherche doctorale : comment influence-t-il votre création ?

Je travaille sur les métamorphoses du corps, sur le corps et ses transgressions chez Pippo Delbono, Robyn Orlin, qui est chorégraphe, et Koffi Kwahulé qui est dramaturge et metteur en scène. La question de l’empreinte, principalement sociale mais aussi historique, est très présente.

Le lien se fait par le corps, puisque je cherche ce qui peut être transcrit scéniquement. Je m’interroge sur ce qu’est la norme, sa transgression, l’invention d’autres normes. C’est aussi ce que j’aborde dans mon prochain spectacle. Je défends également la multiplicité des points de vue.

Par ailleurs, depuis quelques mois, je développe des conférences dans le cadre de ma compagnie, pour vulgariser, au bon sens du terme, mon travail de recherche.

Aujourd’hui, diriez-vous que vous êtes à un moment charnière ou dans une continuité ?

Un peu les deux ! Les moments charnières ont été mon départ au Brésil, ma vie là-bas, la naissance de mes enfants. J’ai eu une première vie professionnelle, dans la création de vêtements, au Brésil, où j’ai commencé à travailler sur le costume de scène. Je n’étais pas dans le spectacle vivant à cette époque. De retour en France, j’ai fait l’école Lecoq, où je me suis intéressée à l’espace, à la scénographie, en suivant le laboratoire d’étude du mouvement. Puis, j’ai fréquenté le pôle jeu et mise en scène. Mais je venais du graphisme et m’intéressais d’abord à l’espace de la scène et à l’inscription du corps dans celui-ci.

J’ai créé une première compagnie, en 2001, avec laquelle on travaillait beaucoup sur le masque, comme je le fais encore en tant que comédienne avec la compagnie À Petit pas de Leonor Canales. J’écrivais aussi des contes jeune public, je m’intéressais à l’anthropologie. Depuis mon arrivée à Brest, je donne aussi beaucoup de cours de théâtre pour les étrangers en apprentissage du français, à l’ABAAFE [Association Brestoise pour l’Alphabétisation et l’Apprentissage du Français pour les Étrangers].

En 2011, j’ai constaté une évolution dans ma démarche artistique et j’ai créé la compagnie Lasko. J’ai commencé par mettre en scène des étudiantes de l’ABAAFE sur le thème de la femme, dans le spectacle Aurora Lieben. Cela m’a permis de faire le point sur mon esthétique. Et maintenant, avec One Shoot, je l’ai lancée !

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

 

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