Lectures d’hiver – épisode 1

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Lire, une autre « fête ». Conseils de lectures pour les vacances. chroniques de fabien ribery, photographies de julie lefèvre (avec anne-laure riché).

Comme un manteau de fortuny

Gérard Macé, La Carte de l’empire, Pensées simples II, Gallimard, 2014, 157p

Gérard Macé est de ces écrivains dont les cinq cents lecteurs – au mieux – constituent une confrérie secrète, précieuse, et réconfortante, quand s’effondrent un peu partout les digues de la pensée poétique critique.

Auteur d’une quarantaine de livres édités pour la plupart aux éditions Gallimard ou Le temps qu’il fait, Gérard Macé est un nomade fixe, voyageant aussi bien dans la littérature la plus large, que sur notre terre mère, passant, avec la facilité de qui médite depuis longtemps l’usage des masques et nos diverses façons d’habiter poétiquement, de l’Ethiopie au Japon, ou du Bénin à l’Arménie. L’écriture ou la photographie – découverte à cinquante ans comme Margaret Cameron – tissent ainsi sans fin une étoffe dont les moires ont la transparence des nuits d’un monde à la fois révélé et inconnu.

En 2011, un premier volume de ses Pensées simples nous avait déjà séduit par son art de mêler aussi bien réflexions sur les grands auteurs (Tanizaki, Mandelstam, Poe, Michaux, Conrad, Gide au Congo, Proust et la cuisine, Baudelaire et le goût de la parure), que thématiques littéraires (la citation comme cueillette primitive) ou picturales (sur le Douanier Rousseau, Claude Monet, Goya), remarques d’ordre ethnologique (sur les Indiens Yamakura, les chefferies du Cameroun, les Bamiléké) que naturalistes (sur les iguanes) dans un livre juxtaposant les fragments (Ambroise Paré, le nombril, Montaigne, les dieux égyptiens, La Fontaine, Tokyo, l’Inde… en quelques pages) comme un faux journal de bord contenant quantité de perles baroques. La forme choisie accepte la surprise de ce qui vient, la pensée analogique menant la danse.

La lecture est une naissance invisible : « Dans une famille où personne n’avait fait d’études, j’ai pu lire le Marquis de Sade dans la salle à manger, mais je me cachais pour lire les nouvelles sentimentales, dans les journaux féminins qu’achetait ma mère. »

Adepte du grand écart, Gérard Macé, refusant les cloisons de la raison raisonnante, fait du rêve, de la rêverie, de la conscience, et de la pensée positive une même science, à la façon d’un Leopardi écrivant son Zibaldone. Proche parfois de Pascal Quignard dans l’audace des propositions, et la recherche constante sur le fantasme des origines, toujours déjoué, la prose poétique de l’auteur du Rome ou le firmament, précise et fluide, ne se laisse guère bercer d’illusion réaliste, préférant le trait définitif d’un Joubert ou le plaisir des miscellanées les plus inattendues construisant un gai savoir encyclopédique : « A Saint-Pol-de-Léon et peut-être ailleurs en Bretagne, des étagères de la nuit servaient à conserver les crânes issus de sépultures, qu’on ne voulait pas confier tout de suite à l’anonymat de l’ossuaire. »

Roger Caillois se lève : « Autrefois, on mourait à trente ans dans un monde très pur. »

Le deuxième volume de ses pensées savamment désordonnées, La Carte de l’empire, prolonge cette poétique du glissement – de sens, d’image, de sons (du théâtre Cricot 2 de Kantor au verbe fricoter) – ou du « cabinet de curiosité », se plaçant sous l’égide malicieuse de Panofsky – « J’ai une idée toutes les six semaines. Le reste du temps je travaille. » – ou du désormais mythique Pierre Ménard de Borges réinventant le Quichotte en le recopiant pourtant mot pour mot.

Multipliant à nouveau les réflexions les plus surprenantes ou pertinentes (par exemple sur le remake en littérature, Descartes, Francis Ponge, Lévi-Strauss, Ozu, les langues menacées, la force de la parole, Georges Canguilhem, Douglas Sirk), ce livre peut être lu de façon à la fois continue et oblique, l’ordre des fragments recomposé de manière aléatoire permettant à la pensée cette respiration propice aux découvertes les plus étonnantes.

Définition de la poésie : « De la langue dans la langue. »

Définition de cette Carte de l’empire : de la pensée aspirant la pensée, et tirant en zigzag.

Un troisième tome des Pensées simples est en préparation, nous en feront notre miel, même si les coups de griffe peut-être trop convenus contre Barthes (en Chine), Jacques Derrida le différant, fétichiste du signe, Philippe Sollers le maoïste ou Louis-Ferdinand Céline l’absolu hygiéniste sont parfois loin d’être les nôtres.

Peu importe au fond, quand les perles irrégulières abondent à ce point.


La rage du poète

PIER PAOLO PASOLINI, LA RAGE, ÉDITIONS NOUS, TRADUIT DE L’ITALIEN PAR PATRIZIA ATZEI ET BENOÎT CASAS, 2014, 121P

LÉON TROTSKI ET JOHN DEWEY, LEUR MORALE ET LA NÔTRE, PRÉFACE D’EMILIE HACHE, LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND / LA DÉCOUVERTE, 111P

GEORGES DIDI-HUBERMAN, SENTIR LE GRISOU, ÉDITIONS DE MINUIT, 2014, 103P

GEOGRES DIDI-HUBERMAN, ESSAYER VOIR, ÉDITIONS DE MINUIT, 2014, 94P

Nous déployons nos ailes, mais le passé attire nos regards vers les catastrophes d’un progrès que nous appelons avenir.

Nous marchons entre les ruines de nos espérances, calcinés certes, mais palpitants encore d’un souffle de vie intransigeant.

En écrivant en vers et prose La Rage – le film sort confidentiellement en 1963 – Pier Paolo Pasolini dit avec un lyrisme déchirant, dans un montage textuel de soixante-six fragments, les dangers d’une époque dont la disparition progressive du peuple forme le stade terminal de l’unification. S’il lutte encore çà et là, le Spectacle s’arrangera pour peu à peu le transformer en simple figurant de télévision – « des millions de candidats à la mort de l’âme » – quantité dispensable noyée dans le divertissement et l’uniformisation mondialisée.

« Quand le monde classique sera épuisé – quand seront morts tous les paysans et les artisans – quand l’industrie aura rendu inarrêtable le cycle de production et de consommation – alors notre histoire prendra fin. »

Le suicide de la nymphe Marilyn en août 1962 à Hollywood symbolise cette fin, femme trop intelligemment sensible – on pourra, s’il le faut, s’en assurer en lisant son journal publié par Bernard Comment – pour accepter que règnent désormais interminablement l’ordre spectaculaire et les maîtres en costume : « Pauvre, tendre Marilyn, petite sœur obéissante, accablée par ta beauté comme par une fatalité qui réjouit et tue. »

Traitement, texte important constituant préface, est un cri d’alarme, quand l’homme tend à s’assoupir dans la normalité : « C’est alors qu’il faut créer, artificiellement, l’état d’urgence : ce sont les poètes qui s’en chargent. Les poètes, ces éternels indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophique. »

Prenant appui sur des archives filmiques – des bandes d’actualité montrant la guerre en Corée, Churchill en son jardin, le couronnement de la reine d’Angleterre, l’assassinat de Lumumba ou un festival d’accordéon – l’auteur d’Accatone (1961) et de Mamma Roma (1962) semble livrer ici le chant du cygne d’une utopique révolution des prolétaires : « Sans doute dans de nombreux pays du monde / et certes dans le mien, qu’on appelle Italie, / le Capital se sent rétabli / dès qu’il peut commencer à corrompre. »

En 1938, la vie de Léon Trotski, autre adversaire du Capital, ne tient qu’à un fil. Ayant dû fuir l’URSS pour sauver sa tête, exilé en Norvège puis au Mexique, devant répondre aux accusations portées contre lui par Moscou, notamment en tant que conspirateur préparant un meurtre sur la personne de Staline, le révolutionnaire marxiste prépare sa contre-attaque, demandant la création d’une commission d’enquête internationale. John Dewey, philosophe pragmatique américain, accepte de la diriger, ce qui constitua selon Emilie Hache « l’expérience intellectuelle la plus intéressante de sa vie. »

Réunis pour la première fois par les éditions de La Découverte, dans la collection Les empêcheurs de penser en rond, les textes de Trotski, Leur morale et la nôtre (traduit du russe par Victor Serge) et de John Dewey, sa réponse, sont une façon stimulante de renouer, sans la renier ou l’enfermer dans la Terreur de la barbarie à visage humain, avec l’histoire d’un siècle qui fut aussi celui d’une tentative sans précédent d’émancipation de l’homme. Débat : la fin justifie-t-elle tous les moyens ?

En effet, jusqu’où aller pour mener à son point ultime la dictature du prolétariat, c’est-à-dire « l’accroissement du pouvoir de l’homme sur la nature et l’abolition du pouvoir de l’homme sur l’homme » ? Position absolutiste : si le mensonge et la prise d’otages sont nécessaires pour que triomphe la cause des opprimés, il ne faudra pas négliger ces moyens.

Constamment pugnace, Trotski insiste : il n’y a de morale que celle de la classe sociale à laquelle nous appartenons, la petite bourgeoisie masquant par ses agitations scandalisées une incapacité à assumer la part négative de toute véritable politique de justice, suintant la moraline pour ne pas avoir à respirer l’âcre odeur de ses compromissions : « Les moralistes souhaitent par-dessus tout que l’histoire les laisse en paix avec leurs bouquins, leurs petites revues, leurs abonnés, leur bon sens et leurs règles. Mais l’histoire ne les laisse pas en paix. »

Si Dewey, antidogmatique par pragmatisme, doute d’une loi de l’histoire intangible, telle que la lutte des classes, Trotski ne peut, en tant qu’héritier de Lénine et des morts bolcheviques, se permettre le luxe de fléchir : « La bourgeoisie, dont la conscience de classe est très supérieure, par sa plénitude et son intransigeance, à celle du prolétariat, a un intérêt vital à imposer « sa » morale aux classes exploitées (…) sous l’égide de la religion, de la philosophie ou de cette chose hybride qu’on appelle le « bon sens ». »

Pour Pasolini, Lénine était la figure du révolutionnaire type. Dans Sentir le grisou, Georges Didi-Huberman rappelle que dans la version préparatoire de La Rabbia, le cinéaste italien avait prévu cette phrase, finalement passée sous silence : « Lotta di classe, ragione di ogni guerra » (Lutte des classes, raison de toute guerre).

Le rôle de tout poète n’est-il pas ainsi de participer à sa manière à cette lutte pour l’espérance (« il sorriso della vera sperenza »), et de sentir la catastrophe qui vient, à travers une normalité aussi inodore et incolore qu’un gaz mortel ?

Le véritable contemporain (position de Giorgio Agamben) parviendra donc à voir ces ténèbres que cachent les lumières d’un présent aveuglant, à rendre visible, lisible ce qui advient, sans généralement trouver quiconque pour le formuler, ou le représenter. En ce sens, on attendra du cinéma de poésie, s’inventant à la jonction du poétique et du politique, qu’il nous offre la possibilité d’une survivance par-delà les ruines – ce qui rendit Salo, dernière œuvre pasolinienne, si violente, non pas d’être pornographique, mais d’abandonner toute espérance.

Leçon : une catastrophe (visible) en cache toujours une autre (invisible).

Et si « La raison, l’art, la poésie ne nous aident pas à déchiffrer le lieu d’où ils ont été bannis » – sentence de Primo Lévi tirée des Naufragés et les rescapés, Quarante ans après Auschwitz, 1986, placée à l’orée d’un autre opus de Georges Didi-Hubeman à lire en regard de l’œuvre précédemment citée, Essayer Voir – ils peuvent néanmoins nous permettre de survivre, et de survivre à notre survie (Imre Kertesz).

La validité du jugement esthétique pourra alors certainement être résumée par cette interrogation : l’œuvre qui nous contemple accroît-elle véritablement nos forces, ou non ?

On sait peut-être que Georges Didi-Huberman aura parié, contre Pasolini, c’est-à-dire tout contre, sur la Survivance des lucioles (2009).

Laissons-nous cependant toucher encore par le poète italien, et l’étrange lueur d’une parole étonnamment heideggérienne : « Il ne semble pas y avoir de solution à cette impasse, dans laquelle s’agite le monde de la paix et du bien-être. Peut-être seulement un tournant imprévisible, inimaginable… une solution dont aucun prophète ne saurait avoir l’intuition… une de ces surprises qu’a la vie lorsqu’elle veut continuer… peut-être… »


Ecrire, vivre encore

Jean-Claude Pirotte, Portrait craché, Le Cherche Midi, 2014, 191p

Et si la vie n’était qu’une parenthèse que levaient, pour quelques instants seulement, chaque acte poétique, chaque geste libre, chaque phrase juste ?

Pour Jean-Claude Pirotte, poète, romancier et peintre belge, l’écriture fut un chemin de salut, lui qui passa toute sa vie en cavale et trouva sa véritable patrie dans la fréquentation ininterrompue des poètes et des écrivains de premier ordre parfois injustement mésestimés (André Dhôtel, Henri Thomas, André Hardellet, William Cliff), publiant autant de livres – une cinquantaine, surtout à La Table Ronde et au Temps qu’il fait – que le nécessitait sa survie en milieu hostile.

Avocat exclu du barreau – « condamnation scandaleusement injuste » – accusé d’avoir facilité la fuite d’un détenu, Jean-Claude Pirotte dut quitter Namur et la Belgique pour trouver en la littérature une terre d’élection. Vivant dans le Jura avec l’écrivain Sylvie Doizelet (Chercher sa demeure, Qui est Memory ?), sa demeure était sa bibliothèque.

Gueule cassée à la fin de sa vie, victime d’une paralysie faciale, souffrant d’un cancer observé comme une bizarrerie inquiétante – et mortelle – Jean-Claude Pirotte pratiqua la mélancolie comme un art de vivre, et l’énergie du désespoir comme une politesse envers ses frères humains, dans la solidarité des parias.

Ayant toujours été considéré comme un excentrique par sa famille – « j’ai détesté mes parents et je suis puni » – ce réfractaire cherchant l’apaisement aura pourtant été l’un des plus droits ouvriers/artisans de la littérature, vivant sans luxe aucun – « La pauvreté s’efface devant la richesse des livres » – écrivant dans les contractions de l’estomac (leçon gracquienne), le cours du monde provoquant son écœurement, et fustigeant par exemple la « malédiction de l’informatique » : « Entrez, si possible, dans n’importe quel bureau d’entreprise, vous y verrez des machines triomphantes en face desquelles se démolissent la vue et le corps des esclaves. »

Ubu Roi régnant désormais sans partage, les contrepoisons seront comme toujours des livres ouverts : La Délie de Maurice Scève, Né pour naître de Pablo Neruda, Contrerimes de Paul-Jean Toulet, Langue d’oiseau de Camille Bryen.

Lorsque la nuit en nous est un égarement, la littérature peut constituer un principe d’orientation majeur, si on pense qu’elle se confond avec la liberté. Aussi l’alcool, que consomma joyeusement, sans la moindre modération, ce dipsomane héroïque, compagnon d’ivresse poétique des meilleurs d’entre nous, les Antoine Blondin, Georges Perros, Pierre Mac Orlan, Charles-Albert Cingria, habitant en larmes, rages, et rires de fond le pays des mots, des tremblements de l’âme et de la fraternité.

Héritier de Verlaine, l’auteur de Blues de la racaille et de L’Ajoie est un aquarelliste sombre, chantant avec tendresse la complainte muette des gens de peu, ce monde fantôme des habitués des bistros et des marcheurs solitaires des soirs de campagnes pluvieuses, simples atomes s’effaçant dans un dernier rayon triste : « J’aurai vécu en compagnie de la mort depuis ma prime enfance. »

Son dernier livre, Portrait craché, est le récit poignant, à la troisième personne et aux chapitres courts, de sa décrépitude, des assauts pervers du cancer, cette vie impossible menaçant la vie. Face au mal, la mémoire, les livres (« formant barrage à la déréliction »), et surtout la lecture continue de Joubert [qu’admire également Gérard Macé], constituent un efficace pare-feu. Corps et esprit se battent, Chesterton est un recours : « L’inconvénient à toujours préserver la santé du corps, c’est qu’il est bien difficile d’y parvenir sans détruire la santé de l’esprit. »

Depuis sa paralysie faciale, Jean-Claude Pirotte est pour tous, et d’abord lui-même, l’homme qui grimace, ou bave, peinant à fumer ou boire un autre verre de porto blanc sec. Chaque acte arraché à la mort est désormais une aventure qu’il convient de consigner : « Sa langue voyage dans sa bouche, impuissante à avaler les gouttes de café qui s’échappent par la gauche, et que les lèvres ne peuvent retenir. »

Apprivoiser la douleur est une lutte à mort : « La vie consiste à se faire mal, à se laisser envahir par tous les maux jusqu’à la perdition. Forcer les limites du destin n’a aucun sens, et le plaisir de se croire invincible ne compense pas la douleur de survivre – ou de mourir – à petit feu. »

Prendre soin chaque jour de sa stomie , « poche qui tient à son abdomen comme une coque au rocher », est une « obligation de survie », pas moins indispensable que d’ouvrir un livre de poèmes de Jean Follain, Armen Lubin (son « existence, ballottée entre logis provisoires, hôpitaux et sanatoriums divers, est un exemple à suivre et à retenir »), Albert Samain, Jacques Réda, Benjamin Fondane, Max Jacob, Henri Michaux, Saint-John Perse, Jacques Audiberti ou Philippe Jaccottet.

Pourquoi une telle litanie de noms ? Parce que chacun, à sa façon, aura su inventer par les mots les conditions de sa survie. Un autre poète, anarchiste, socialiste, révolutionnaire de tous les pays, Achille Chavée, l’Indien belge, lève le poing, puis trinque de nouveau à notre santé.

La vie nue relève d’un comique de situation inégalable : « L’homme est d’une maigreur que nous qualifierons d’intéressante, la cortisone l’ayant privé – ou quasiment – de ses muscles, il reste un squelette bien dessiné, qui conserve une peau juste un peu fripée aux articulations. »

Heureusement, pleinement vivants, Marcel Arland (La Vigie, Sur une terre menacée), Maurice de Guérin, Jacques Chardonne, Georges Rodenbach, Georges Bernanos, Henri Calet, Léon Werth, des dizaines de volumes amicaux, « analgésiques », sont là : « On ne lit plus Arland, on ne lit plus personne, plus aucun de ces écrivains dont la parole feutrée défie le temps. Il y a là pourtant cette douceur cruelle, cette attente, ce paysage qui constituent le secret révélé des existences. »

Suicidé de la société, Jean-Claude Pirotte trouve en Prével, l’ami d’Artaud, un frère inconnu : « Car seule la littérature – l’art en général, dirons-nous – est digne de maintenir l’homme au sommet de son humanité. »

C’est ainsi qu’il s’agit d’habiter, pour notre sauvegarde, « non pas le pittoresque des agences de voyages, mais la banalité souveraine d’un ancien monde. »

Nous l’imaginons maintenant (fantasme personnel) dans le compagnonnage de Georges Hyvernaud, (La peau et les os), ou du peintre Paul Rebeyrolle, ces anti-tricheurs fabuleux, imposant par le verbe ou la figuration explosée un silence de fond dans le vacarme ambiant.

Dernières lignes : « Je ne sais à quoi je souhaite en venir sinon à cet indéfinissable état d’absence de tout bruit à l’extérieur comme à l’intérieur de moi-même, afin de… quoi donc ? D’accueillir la mort et en quelque sorte de lui faire place nette.»

La mort est venue, la mort a pris, la mort a fui.

Silence ?

« C’est que j’ai encore envie de vivre, et de voir passer les nuages, et d’écrire ceci, ou autre chose. » (Brouillard, 2013)


Petit livre rose et pensées niagara

Guy Robert, Reconnus, préface d’Eric Chevillard, L’Arbre vengeur, 2014, 91p

didier da Silva, L’Ironie du sort, L’Arbre vengeur, 2014, 155p

Quel destin imaginer lorsque l’on s’appelle Guy Robert et que l’anonymat semble votre unique horizon ? Vous pouvez être parfumeur, garagiste, poète, luthier, assureur, menuisier, vous savez qu’au fond vous n’êtes personne.

Andy Warhol a certes prophétisé un monde où le quart d’heure de célébrité serait un droit pour tous, mais, vous, Guy Robert, vous restez obstinément dans l’ombre, et regardez défiler les vedettes.

Vous ferez alors un petit livre drôle, Reconnus, cent-vingtième volume des éditions de Talence, L’Arbre vengeur, et vous demanderez dans une jubilatoire auto-ironie ce que vaut l’homme sans qualité, ce décor, cette habitude que personne ne perçoit plus, cette grisaille quand dominent les couleurs des passants illustres.

Pas même la valeur d’une doublure de Daniel Auteuil, et pourtant la puissance du Spectacle ne serait rien sans vous.

Vous marchez tranquillement dans une rue de Marseille où vous avez longuement vécu, et vous croisez un saint, Lanza del Vasto, « tel que sur la couverture du Pèlerinage aux sources, livre de chevet de mon adolescence dont je n’ai pas réussi à lire plus de trois pages. »

« Je suis né dans une ville où on ne peut plus naître, qui n’existe plus. Mort Schuman y est enterré. Avec un prénom pareil, il ne fallait pas attendre de miracle. »

A la façon du Je me souviens de Pérec [on pourra lire dans le Poulailler la chronique du Souviens-moi d’Yves Pagès], croisé dans la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, Guy Robert construit malicieusement une autobiographie où ne compteraient que les autres : « C’est l’été, je travaille dans un restaurant. Dalida vient un soir, de l’or dans ses cheveux. Je prépare la salade verte, les feuilles, la sauce et l’apporte à table. Je venais d’avoir dix-huit ans. Rien d’autre à signaler, menteuse. »

Le pantalon rouge de Brian Jones, les sourcils de Pompidou, la sueur de Jacques Brel, la nuque de Raymond Barre, les ampoules électriques sur le costume de Claude François, la Cadillac de Christophe, l’écharpe toute blanche (et tachée de café) de François Truffaut, les santiags de Bashung, la Porsche noire d’Etienne Daho, le sourire d’Hannah Schygulla, la doudoune d’Hubert Reeves, la signature de mousquetaire de Daniel Mesguich, le ciré jaune d’Eric Chevillard, le gel dans les cheveux de Manuel Valls – les détails forment un monde, qui, comme au Moyen Age, sont des points d’enluminure.

« Au Salon du livre, une dame arpente les allées coiffée du même chapeau qu’Amélie Nothom. Aurait-on idée de venir au Salon de l’Agriculture avec des cornes de vache sur la tête ? »

Livre sans gravité, Reconnus construit de façon allègre et émouvante le parcours d’une vie s’amusant à contempler le ballet des people en leur trivialité ordinaire. A quoi tient la gloire ?

Conseil à tous les écoliers : « A huit ans, sur la scène de l’Opéra, j’ai serré la main du Préfet qui m’a remis le prix d’excellence des écoles. Récemment j’ai serré la main du Préfet qui m’a remis une assiette de petits-fours. Quand on part de trop haut, la vie n’est qu’une lente dégringolade. »

L’impertinence protège de l’aliénation : « Il se trouve que je suis né le même jour que Jimi Hendrix. Et Rachida Dati. Si je dis qui je préfère, on va me traiter de misogyne. »

Savoir observer est un art – « Fanny Ardan est là, aussi. Protégée par un chien minuscule et de grandes lunettes noires. Même de près, elle est loin. » – et il n’y a pas de hasard, si Julia Roberts, la vraie, est le nom de votre grand-mère, qu’une autre, plus célèbre, aura forcément copié.

Pour Didier da Silva, autre Marseillais – mais ne serait-il pas finalement un avatar de Guy Robert ? – compère en fantaisie et gai savoir, la réalité toute nue est la plus incroyable des plus incroyables des fictions. Pour lui non plus, le hasard n’existe pas, tout se tenant, dans un continuum qu’il incombera au poète/défricheur de révéler. L’ironie du sort se lit ainsi comme on écoute un morceau de jazz de plusieurs heures, ou une gymnopédie qui pourrait ne pas finir.

Sachant apercevoir des liens de causalité savoureux, associant dans un même souffle lieux, personnages, époques les plus diverses, Didier da Silva prend de vitesse le lecteur dérouté par un effet de collages créant toutes sortes d’échos, horizons et verticaux, au sein de ses cent-cinquante pages écrites quasiment en un seul long paragraphe virtuose.

L’étourdissement est assuré, lorsque l’on passe avec autant de facilité du Chicago de 1924, à la Californie d’Alfred Hitchcock en 1963, puis de Éric Satie à Paris en 1925, à Maurice Ravel à New York en 1928, Robert Walser en Suisse en 1929, Amundsen au Pôle Sud en 1914 ou Villiers de l’Isle-Adam [bonjour Eric Reinhardt] à Saint-Brieuc en 1838.

Avec ces deux livres, l’Arbre vengeur, esprit frappeur, cogne encore très fort.

Si vous n’en sortez pas tout à fait indemne, n’incriminez surtout pas le hasard.

 

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

One Comment

  1. Nayla / 21 décembre 2014 at 15 h 11 /Répondre

    Belle idée, ces lectures festives et hivernales!

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