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Le projet est ingénieux : mettre en scène un texte philosophique ardu et surtout souvent réduit à la métaphore du lion et du renard, à l’adjectif « machiavélique », à la fin qui justifie les moyens. L’angle choisi est familier : celui du stage de formation, où les personnages se rendent manifestement à titre personnel – on ne saura jamais vraiment s’ils sont en activité ou au chômage, s’ils cherchent à se reconvertir, ni même ce qu’ils cherchent vraiment. Peut-être que le pouvoir est une fin en soi.

Ils ont – pour que la pièce fonctionne – trois profils très différents : une fille angoissée et un peu complexée, qui prend goût au pouvoir, et deux garçons, le bon élève, un peu fayot, mais finalement le plus autoritaire des trois, et le gros hard-rocker qui tout compte fait, se fait souvent dominer et exclure. Tous les trois aiment le pouvoir, veulent tenter leur chance, et plus on progresse, plus on constate que leur seule motivation est bien le pouvoir pour le pouvoir. Première ligne mélodique.

Le pouvoir, c’est aussi ce qui plaît à Nicolas, le patron du stage, et à son assistante. Le rapport de domination n’est pas si clair, et bien sûr, il se renverse. Car l’enjeu de la pièce se situe entre les trois stagiaires, mais aussi entre les deux organisateurs – deuxième ligne mélodique.

Aucun personnage n’est bon, innocent, ingénu ; ils arrivent tous sur scène déjà pervertis par le pouvoir ou au moins par son attrait. À la fin de la pièce, aucun n’est sauvé de la corruption du pouvoir, aucun ne devient un bon prince. Toutes les situations proposées aux stagiaires conduisent ces derniers à l’échec, ils ratent tous les exercices, et entendent la voix de Machiavel leur faire la morale et leur apprendre les raisons de leur incompétence à gouverner. Machiavel en vient à incarner la sagesse, lui qui est connu pour son cynisme – qui est en fait un réalisme. Et on se surprend à admettre que ce réalisme est de bon sens. La relecture de Machiavel est peut-être la meilleure surprise de ce spectacle.

Car celui qui progresse, dans cette leçon de philosophie politique, c’est bien le public. Il est – plus encore que d’habitude – partie prenante du spectacle. Il est le peuple mis à disposition des stagiaires pour leurs exercices, et il participe réellement : la lumière s’allume régulièrement dans la salle, le sacro-saint quatrième mur existe à peine, le public est interpelé, on lui distribue des bonbons pour tenter de l’acheter, quelques spectateurs sont conduits sur scène.

C’est une leçon participative, digne des méthodes pédagogiques les plus modernes.

Le dispositif didactique est donc ingénieux. La structure de l’ensemble, elle, manque tout de même de dynamisme : la juxtaposition régulière de mises en situation et de lectures de textes de Machiavel devient rapidement mécanique. Le spectateur n’est jamais réellement surpris du tour que prennent les exercices et les relations entre les personnages. La situation de stage vient illustrer de manière trop limpide le texte de Machiavel, au lieu de le commenter. Mais à ce bégaiement, il faut reconnaître des vertus pédagogiques, puisqu’on dit que répétition est mère d’instruction.

Il est certain qu’en tant que spectatrice, j’aurais aimé voir plus de marge, plus de métaphore entre le texte de Machiavel et sa projection sur scène. J’aurais aimé autre chose qu’un décalque, j’aurais aimé une situation qui donne un peu de fil à retordre, qui m’interroge, plutôt qu’une succession de sketchs qui viennent prémâcher le texte de Machiavel lu dans la foulée, et – en effet – difficilement accessible.

Pour autant, ayant l’estomac solide, et en tant que bonne élève, j’ai profité du caractère didactique de la configuration : j’ai révisé mon Machiavel dans ce cours de philosophie théâtralisée. J’ai même trouvé cette leçon assez joyeuse, et certaines situations franchement comiques, les remarques les plus désobligeantes sur le postérieur de Myriam simples et efficaces, les pistolets laser décalés. Et l’humour est probablement ce qui manque le plus à nos enseignants.

Théâtre et philosophie font bon ménage, surtout la philosophie politique, surtout lorsque le public participe aux expérimentations. Une mise en scène de la pensée est résolument utile. Peut-être simplement que le théâtre ne doit pas être un prétexte, et perdre de sa théâtralité.

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Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).