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J’ai tant aimé ce monde, un spectacle de Christopher Bjurström, Pascal Guin, Yann Nguema. D’après un récit de Charles-Ferdinand Ramuz. À la Maison du Théâtre, le 5 décembre 2014.

Sur la scène, un monde, le nôtre. Il est rond, il tient dans un grand bac à sable noir espace, et il est tout à la fois sable, océan, ville, village, rue, cimetière, lit ou gratte-ciel, grâce à la magie de projections vidéo extrêmement fines. Au sommet du bac, au loin, en haut de la colline qui descend vers le lac, une église et une maison, toutes les églises et toutes les maisons du monde. Et puis un piano à queue ouvert, qui servira lui aussi d’écran, un violoncelle, et une grande toile au fond, qui sera un écran, un mur ou une porte.

Tout commence dans le petit village au bord du lac Léman, vers la fin du mois de juillet. Il fait chaud, il fait même très chaud. Cela donnera du bon vin, et les foins ont été bons, donc on supporte! Tout de même, c’est l’été, certes, mais quelle chaleur!  Et pour cause : la Terre n’obéit plus aux lois cosmiques, elle s’est déréglée, et tombe vers le soleil. Bien évidemment, personne ne peut croire une chose pareille, puisque l’information vient d’Amérique ! Mais tout de même, cette chaleur n’est pas habituelle… Et si c’était vrai ?

Cette terrifiante nouvelle constitue le point de départ de l’intrigue, imaginée en 1922 par Charles-Ferdinand Ramuz, un an après un redoutable été de canicule en Europe. Aux trois «mouvements» de la pièce (incrédulité, réactions, exode), on peut superposer une lecture quasi anthropologique, selon que l’on considère les hommes ou l’Homme. Ils sont fous, Il est grand ; ils se battent, Il aime ; ils paniquent, hurlent et se piétinent, Il est sublimement stoïque, Il protège et Il sourit. Il veut que cette fin de monde soit une fête, ils en font un bain de sang. Mais tous sont viscéralement attachés à la Terre, et ils ne le découvrent qu’au moment où ils vont la perdre.

Le spectateur marche inexorablement vers l’embrasement final, bousculé et hésitant entre pitié, colère, consternation, tristesse, écœurement, compassion. On en sort en se disant que décidément, les hommes n’ont pas besoin que la Terre brûle pour tout détruire, mais comme L’Eternel épargnant Ninive, on admet qu’une seule preuve d’amour puisse suffire à racheter l’humanité toute entière. Et on se (sur)prend à aimer le monde !

Le mélange de la vidéo et de la performance d’acteur relève du travail d’orfèvre. Sur le bac à sable-écran, les magnifiques images de Yann Nguema prennent du relief et de la vie. Le sable se métamorphose en prairies, en lac, en désert, en ville, en brasier. D’autres images sont projetées sur le piano, sur des bouts de bois ou du papier que tiennent les deux acteurs, sur la toile de tulle du fond. Elles sont partout, et si intelligemment utilisées qu’elles n’empiètent jamais sur la mise en scène, finement ciselée. Diane Kulenkamp et Pascal Guin, à la fois narrateurs et mille personnages, animent ce monde d’images, lui donnent de la substance. Ils servent les images comme elles les servent. D’autres formes se créent, en ombre chinoise, au gré de l’éclairage.

La prouesse visuelle est portée par le violoncelle d’Agnès Versterman et le piano de Christofer Bjurström, nécessairement présents sur scène, puisqu’ils sont le chant du monde. On entend ce monde palpiter, gronder, mugir, se révolter, chanter, célébrer, s’émouvoir. Il respire, et le jeu à la fois subtil et exalté des musiciens achève de lui donner une consistance. Il ne s’agit pas d’accompagner un spectacle, mais bien de raconter une histoire. Moi aussi, tout comme Xavier Le Jeune, directeur de l’Estran à Guidel et coproducteur de la pièce, « j’ai tant aimé ce spectacle… »

About the Author

Elevé dans une ambiance sonore éclectique, musicien dans l’âme plus que dans les doigts, Matthieu apprécie les expériences nouvelles autant qu’une symphonie de Chostakovitch ou une gavotte. Son approche est souvent un peu décalée, parfois technique, et s’ancre librement dans le ressenti.

2 Comments

  1. Pascal Guin / 11 décembre 2014 at 23 h 32 /Répondre

    Je viens de découvrir l’article…et j’en suis profondément bouleversé, la voix a chaviré en le lisant à mes proches.
    Dites-moi, vous étiez dans nos têtes quand nous avons créé cela ? Un immense merci pour cette vision si pénétrante du spectacle, et cette si belle sensibilité. Nous étions très touchés, vendredi soir, par l’écoute si fine du public. Mais d’avoir un tel retour, c’est un émerveillement.
    En clin d’oeil à Giono (cité indirectement) et à Bach : « Que [notre] joie demeure ».
    Merci.
    Pascal Guin

  2. Matthieu Deuzelles / 13 décembre 2014 at 13 h 59 /Répondre

    Merci pour votre commentaire!
    J’attends avec impatience votre prochaine création!
    MD

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