Entretien avec Nicolas Leborgne, réalisateur

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Entretien du réalisateur Nicolas Leborgne à l’occasion de la présentation de son documentaire Danse avec la gravité le jeudi 6 novembre au Mac Orlan, Brest

Fabien Ribery : Qu’est-ce que l’initiative « Créatives » ? L’idée de réaliser un documentaire était-elle inscrite dans ce projet dès le début ? L’association Danse à tous les étages! vous a-t-elle contacté très tôt ?

Nicolas Leborgne : L’association Danse à tous les étages ! a pour objet de tisser un projet transversal entre l’art et l’individu dans la société. Dans cet objectif, elle a mis en place, depuis 2004 à Rennes et 2005 à Brest, l’atelier Créatives avec la démarche de proposer la création artistique (danse, théâtre) comme un levier de l’intégration sociale et professionnelle de femmes que l’on pourrait qualifier de désaffiliées (fragilisation des liens sociaux et professionnels).

Le principe du projet est de réunir un chorégraphe, un metteur en scène, et un groupe de femmes « éloignées de l’emploi » afin de créer une œuvre chorégraphique et de la jouer dans des conditions professionnelles. Les participantes à ces ateliers de création, qui durent plusieurs mois, s’engagent en parallèle à être accompagnées par des structures d’insertion afin de pouvoir aussi bâtir un projet professionnel adapté à chacune.

Le projet Créatives existe maintenant depuis près de dix ans. Il est reconnu auprès des structures d’insertion. Il a accueilli plus d’une centaine de femmes emmenées par des artistes aussi divers et expérimentés que Osman Kassen Khelili, chorégraphe de la Cie Kassen k, Pierre Jallot, circacien de la Cie MO3, Blandine Jet, comédienne de la Cie Légitime Folie, Olivier Férec, danseur, chorégraphe de la Cie Josselin Pariette, Katja Fleig, danseuse, chorégraphe de la Cie Enco.re, Emmanuelle Vo Dinh, chorégraphe de la Cie Sui Generis, Gaël Sesboué, danseur, chorégraphe de la Cie Lola Gatt, Silvano Voltolina, metteur en scène, comédien…

Mon histoire avec l’association Danses à tous les étages ! a débuté en mai 2013 quand une amie productrice de cinéma, Adeline Le Dantec, est venue me parler de cet atelier chorégraphique en me soumettant l’idée qu’il y avait peut-être matière à réaliser un documentaire. Lors de mes premières recherches, j’ai pu visionner un spectacle, Kombéras, interprété par une dizaine de femmes et chorégraphié par Gaël Sesboué dans le cadre de ces ateliers en 2011. Il émanait de ce spectacle, une véritable prise de risque dans chaque mouvement et une rare mise en jeu des corps qui ne sont pas ceux de danseuses contemporaines. Petites, grandes, menues, obèses, jeunes ou moins jeunes : aucune ne se ressemblait. Elles étaient toutes là pour se prouver à elles-mêmes qu’elles étaient encore capables de bouger malgré des vies difficiles qui semblaient les avoir démobilisées et immobilisées. Cette idée de suivre avec ma caméra un groupe de femmes aussi hétéroclite dans une création me plaisait.

F.R. : Danse avec la gravité est un témoignage précieux de la lutte de quelques femmes ayant trouvé à travers la danse et le collectif qu’il suppose une façon de se relever après avoir violemment chuté socialement. Que vouliez-vous précisément montrer en réalisant votre film ?

N.L. : En 2010, à la demande de l’association Danse à tous les étages ! une enquête sociologique indépendante est menée à propos du projet Créatives. L’objet de cette enquête est de saisir dans quelle mesure la création d’un spectacle (de la réalisation de la chorégraphie jusqu’à la représentation en public) avec le soutien d’artistes professionnels peut avoir des répercussions sur les trajectoires sociales et/ou professionnelles des femmes concernées, et dans quelle mesure, agir sur l’axe de l’intégration sociale – et la question du « bien-être » – peut avoir des conséquences en termes d’intégration professionnelle.

Les résultats de l’enquête montrent qu’une grande majorité de ces femmes retrouve ensuite le chemin de l’intégration professionnelle. Même si elles ne retrouvent pas un emploi dans les mois suivant l’atelier, elles sont de nouveau en mouvement dans leur recherche. Elles reprennent petit à petit confiance en elles, ressentant du bien-être et une plus grande considération d’elles-mêmes. Elles disent se sentir alors « revivre ».

Une « petite résurrection »

Ceci est le point de départ de mon envie de filmer un groupe de femmes participant à cette aventure collective. Si la résurrection désigne le fait de revenir à la vie, il pourrait s’agir pour ces femmes d’une « petite résurrection ».

Saint Thomas a besoin de voir pour croire, et moi, j’ai eu besoin de vivre de l’intérieur cette expérience pour en construire mon propre récit et y croire. À la difficulté de croire de Thomas, Jésus offre un signe indiscutable de sa résurrection: il lui propose de mettre ses doigts dans les plaies de la crucifixion. S’il voit seulement, il pourrait encore dire que c’est une illusion ou un fantôme, tandis que s’il touche vraiment la plaie et qu’il le voit vivant, alors il est forcément convaincu. Thomas n’accède pas à la foi comme à une conviction philosophique, mais par la relation et le dialogue avec le Christ. Dans cet exemple biblique, la relation au corps est essentielle.

C’est cette vérité du corps que j’ai souhaité capter chez ces femmes qui ont souvent l’impression que leur corps ne leur appartient plus.

Travailler sur la problématique de la réinsertion m’intéresse de manière toute personnelle. En effet, il est une personne qui m’est proche, ma mère, avec qui le mot réinsertion a pris une place toute particulière dans ma vie. Dès 1988, quand le RMI (Revenu Minimum d’Insertion) est créé sous le gouvernement de Michel Rocard, elle se lance dans diverses entreprises de réinsertion en se spécialisant très vite auprès d’un public de femmes. Ayant compris que les personnes en difficulté devaient pouvoir « relever la tête » avant d’espérer trouver un emploi, elle prône la culture comme levier d’une démarche de réinsertion. Elle sera alors un des précurseurs en France de la réinsertion par le biais d’une transversalité entre l’art et l’insertion professionnelle. En 1989, elle crée au Havre l’association DIAPASON, Dispositif d’Aide aux Personnes par des Solidarités Nouvelles. En 1990, elle expérimente un atelier d’écriture théâtrale avec quinze femmes ayant des parcours de vie très difficiles. Le metteur en scène de la compagnie du « Théâtre du Corps » les accompagne pendant neuf mois à raison de deux séances par semaine. En parallèle de cet atelier un accompagnement individuel est mis en place pour bâtir un projet professionnel. Ces quinze femmes vont vivre un véritable basculement dans leur vie, en témoigne l’émotion avec laquelle elles en parlent encore aujourd’hui. EMBELLIES, titre évocateur de leur pièce de théâtre, fit l’objet d’une tournée.

Ce coup de projecteur familial, certes chargé d’affect, m’amène à me questionner sur la pertinence de mon projet documentaire. L’art au service de la réinsertion sociale et professionnelle semble être une démarche que l’on ne peut plus qualifier d’innovante. De nombreuses expériences ont été menées avec des résultats probants et parfois des films à la clé pour en juger. Que faire alors de plus?

Dans une période où l’on ne jure que par les chiffres (du chômage), j’ai souhaité (re)dire à quel point il est important de prendre le temps de la reconstruction et du bien-être avant de penser à la réinsertion professionnelle. Rien ne sera possible pour ces femmes si elles ne sentent pas belles ! À travers ce film, je souhaite ainsi aborder la question de la beauté, pour soi mais aussi pour les autres. Comment la faire rejaillir quand elle a été longtemps ensevelie ?

En filmant la parole de ces femmes lors d’entretiens personnalisés ainsi que la mise en jeu de leur propre corps dans une chorégraphie, je souhaite établir des passerelles entre le « se sentir bien dans sa tête » et le « se sentir bien dans son corps ».

F.R. : Votre réalisation s’appuie sur un certain nombre de thématiques récurrentes – la parole, le regard, le déplacement, la respiration, le silence, la pudeur, la confiance, les moments de tensions. Comment avez-vous scénarisé vos quelque soixante-dix heures de rushes ?

N.L. : Ce film s’axe essentiellement autour de cinq femmes, STEPHANIE, JULIE, FRANÇOISE, LENA et JOHANNE. Leur corps, le mouvement de leur corps, leur parole libérée, le son de leur voix, leur geste, leur danse, leur expression, leur silence… Tout ce qui peut les faire exister m’intéresse chez elles. Je me souviens alors des premières descriptions par écrit que je faisais d’elles alors que je ne les connaissais qu’à peine. Ce sont sans doute ces premières esquisses que j’ai souhaité conserver jusqu’au montage final. En voici quelques extraits:

LENA

Léna a 30 ans. Entre grâce et fragilité. Ses grands cheveux longs, ses traits fins, son visage au teint hâlé et sa silhouette longiligne lui confèrent une beauté indéniable. Pourtant, tout dans ses expressions et ses postures indique un mal-être. Ses yeux en perpétuels mouvements ne semblent pouvoir accrocher aucun regard. Un sourire naissant en permanence et accroché à ses lèvres tendues sur une bouche souvent close, des paupières exagérément relevées lui donnent un air de clown triste. Léna semble s’excuser en permanence et dans le même temps, nous dire « Ne vous inquiétez pas pour moi ». Quand on croise son regard dans un instant furtif ses grandes billes bleues trahissent une envie de rire.

STEPHANIE

Stéphanie a 28 ans. Elle souffre d’une obésité très prononcée. Elle mesure 1m50. Ses yeux noirs légèrement bridés sont ancrés au fond de profondes orbites. Son visage rebondi a conservé les traits de l’enfance. Ses cheveux longs ondulés et détachés tombant sur ses larges épaules contribuent à lui donner une présence imposante même si un sentiment de douceur prédomine à son contact. Stéphanie s’économise dans ses mouvements mais elle conserve une vivacité dans ses déplacements. Elle porte une veste de survêtement d’homme ouverte sur le devant qui laisse apparaître une poitrine protubérante sous un tee-shirt tâché. Elle m’observe tranquillement autant que je l’observe.

JULIE

Julie a 26 ans. Ses grands yeux noirs me regardent fixement, interrogatifs. Son visage à la peau très blanche et abimée peut soudainement se figer en un masque contenant de la défiance. Ses longs cheveux noirs sont ordonnés en une natte austère. Habillée dans des couleurs sombres et avec un long manteau qu’elle n’a pas ôté, on ne peut réellement percevoir sa carrure.

JOHANNE

Johanne a 46 ans. Elle est excessivement voûtée sur sa chaise quand on se rencontre. Elle porte un jean, un tee-shirt ras-de-cou et une polaire de couleur vive. Ses vêtements pourraient aussi bien être