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Dans le cadre du festival « Grande Marée », Catherine Gaillard a présenté trois spectacles, à Brest – au Musée de la Marine et au Vauban – et à Plabennec – à la Maison du lac.

Comment en êtes-vous venue au conte ?

Comme tout le monde, un peu par hasard ! Car il n’y a pas de conservatoire du conte. À la naissance de mon fils, j’ai rejoint une association qui fonctionnait sous un régime proche de Françoise Dolto, l’Ecole des parents. Ils m’ont demandé de raconter des histoires et j’ai commencé… deux jours avant mon premier stage de conte !

Puis, en 1995, j’ai entamé une formation de trois ans auprès d’une conteuse professionnelle de Genève, Lorette Andersen. C’est comme ça qu’on apprend, dans la transmission. J’ai fait de nombreux stages.

En 1998, j’ai passé le concours des conteurs de Chevilly-Larue, qui n’existe plus aujourd’hui. Mais Chevilly-Larue reste un haut lieu de conte, près de Paris, avec une Maison du conte. Il y avait des conteurs de toute la francophonie. Cela commençait par des joutes, puis nous nous retrouvions huit en finale. Après avoir remporté ce concours, j’ai été programmée comme professionnelle.

Et aujourd’hui ?

Je suis intermittente du spectacle en Suisse, régime un peu différent du régime français, et désormais un peu plus avantageux – étant donné tous les coups de canifs qui ont été donnés au régime français. En Suisse, seul le canton genevois l’accorde au conte. Il faut beaucoup tourner pour le conserver, mais c’est un peu moins précaire que le statut indépendant.

Et depuis seize ans, quelles ont été les grandes étapes de votre parcours ?

J’ai cherché une écriture personnalisée des nouvelles que je raconte – cela concerne mes spectacles pour adultes. On ne peut pas se contenter de raconter des contes traditionnels, on attend de nous un travail artistique, c’est ce qui est intéressant dans les arts du récit.

La grande étape a donc été le spectacle Les Amazones, sur la mythologie que j’adore, mais aussi avec son pendant contemporain – qui sont les Amazones aujourd’hui ? Mes spectacles sont engagés, je ne peux pas faire ce métier en essayant de satisfaire au plus grand nombre. Les conteurs et conteuses que j’aime partent d’eux-mêmes : parce que je parle de là où je suis, alors on peut m’entendre. Notre matière artistique, c’est nous-mêmes.

Cet engagement est-il bien entendu ?

Je viens d’une famille très politisée, l’engagement a toujours été là. Et j’ai eu une vie parallèle à ma vie de conteuse : l’engagement politique et associatif. J’étais élue au parti équivalent au Front de gauche, au conseil municipal de la ville de Genève, et présidente de Lestime, association féministe et lesbienne de Genève, et une des cofondatrices de la Fédération des associations LGBT.

À un moment donné, je me suis rendu compte de la différence d’impact entre la prise de parole dans un Parlement et devant un public. Dans le cadre politique, quoi qu’on ait à dire, même un message d’humanisme et d’universalité, le camp adverse est systématiquement en opposition. J’ai perçu que sur scène, on adoptait un point de vue, on parlait aux émotions des gens, on faisait vivre quelque chose, on était tous ensemble, sans ce clivage. J’ai trouvé ça bien plus puissant comme levier pour partager ce que j’avais à dire avec les gens. Petit à petit, j’ai donc commencé à abandonner l’engagement politique, pour me consacrer entièrement au conte.

Vous êtes toujours l’auteur de vos textes ?

Je n’écris pas tous mes spectacles, ou plutôt, c’est une écriture orale, notamment les spectacles familiaux. Ils sont différents à chaque fois. Je les dis beaucoup, si bien qu’ils finissent par prendre une forme. Mais j’ai la liberté de l’improvisation. Pour les spectacles adultes, je passe par l’écrit.

Comment avez-vous travaillé pour Flora Tristan, ou les pérégrinations d’une paria ?

Après Les Amazones, j’avais envie de parler des femmes dans le mouvement ouvrier. Évidemment, il y avait Louise Michel, Rosa Luxembourg, mais je cherchais autre chose. J’étais alors au conseil municipal, et on a eu une réunion au Parti du Travail et comme j’étais en avance, on m’a fait asseoir dans la bibliothèque, qui est immense, qui date des grandes heures du parti. Il y avait un vieux monsieur perché sur une échelle, en blouse grise et lorgnon. Il m’apporte un livre, le pose et me dit « Faut lire, ça, faut lire ». C’est le Journal du tour de France, de madame Flora Tristan, une magnifique édition reliée. C’était exactement ça, la naissance du mouvement ouvrier, avec les femmes dès l’origine !

Le lendemain, dans les librairies, j’apprends que ses livres sont épuisés, et les ouvrages de bibliothèque ne sont pas appropriés pour travailler. Je tente à la librairie d’occasion, et la libraire me dit que c’est incroyable – juste avant moi, une dame vient d’apporter des exemplaires de ses ouvrages !

Le soir, au conseil municipal, je demande à deux femmes du Parti du Travail de remercier leur bibliothécaire. Mais elles me disent qu’elles n’en ont pas. On fait le tour de toutes les personnes possibles – cela ne correspondait à personne ! Elles se sont renseignées, et personne ne sait qui est ce monsieur !

Flora Tristan a-t-elle beaucoup écrit ?

Elle a écrit des choses majeures : Pérégrinations d’une paria, c’est sa biographie, qui raconte surtout son voyage au Pérou. Mais surtout les Promenades dans Londres, qui ont inspiré Marx. Quant à L’Union ouvrière, son dernier livre, c’estl’ouvrage qui a donné naissance au syndicalisme en France. Le Journal du tour de France est sorti à titre posthume : il s’agit des notes qu’elle prenait alors qu’elle voyageait pour diffuser les idées de L’Union ouvrière, pour fédérer la classe ouvrière. Elle est morte avant d’avoir pu les relire, et surtout modérer ses coups de sang ! C’est tellement elle, avec sa rage, sa colère. Elle n’avait pas de temps à perdre. Pour moi, c’était une prise directe avec ce personnage.

Vous avez donc travaillé à partir de ses textes.

Oui, mais j’ai lu aussi ses biographes, et surtout les féministes, avec le MLF dans les années 1970, qui ont remis Flora Tristan au goût du jour. Elle avait complètement disparu des livres d’histoire. J’ai essayé de recomposer sa vie, mais c’est difficile de raconter une vie, surtout une vie comme la sienne !

Comment tout dire en un spectacle ?

J’ai étudié pendant deux ans, puis je me suis mise à écrire. J’ai fait le choix de la chronologie, et je me suis rendu compte que j’avais quarante pages – là où il m’en fallait quatorze pour un spectacle ! J’ai donc fait appel à Laurence Benedetti, qui m’a aidée à récrire, à couper, ce qui a été très douloureux ! Pour le début et la fin, j’ai décidé de me placer sur le plan du mythe – car pour moi elle en est un.

Elle était reconnue de son vivant comme la femme messie, qui avait été annoncée par Saint-Simon, Fourier, et qui allait unir la classe ouvrière.

Elle naît dans un XIXe siècle où tout lui fait obstacle. Elle est instruite – c’est comme si une femme d’aujourd’hui arrivait dans le XIXe siècle et se rendait compte de la situation : l’esclavage, le divorce et le droit de vote inexistants, la place des femmes, l’arrogance de la classe dirigeante. Elle ne trouve d’aide nulle part et rien ne l’arrête.

Elle veut s’allier à George Sand mais ne peut pas se taire. Devant un salon littéraire, elle la renvoie à sa condition de baronne. Elle est sans concession.

Comment travaillez-vous l’engagement physique pour incarner un personnage pareil ?

Pour les séances tout public, je ne me déplace presque pas. Mais pour Flora Tristan, j’ai travaillé la mise en scène, avec Laurence Benedetti également. Et on a vraiment ressenti la nécessité d’avoir des déplacements. Mais comme décor, je n’ai qu’une chaise, car notre métier, c’est d’être nomades et d’arriver avec rien. C’est ce qui est beau dans les arts du récit : c’est le public qui plante son décor, en images, dans son monde intérieur. Mais je suis aussi toujours impressionnée par les images collectives.

Y a-t-il une méthodologie du conteur pour susciter ces images ?

C’est ce qui nous manque dans l’univers du conte, des intellectuels qui étudient cela. Christian-Marie Pons fait un travail très intéressant, mais c’est à développer. On a notre pratique et on a du mal à la théoriser.

En France, qui est toujours un peu le moteur, depuis le renouveau du conte dans les années 1970, il y a l’APAC, une association de conteurs professionnels, qui fait des assemblées, des ateliers. C’est notre métier, mais tout le monde parle, tout le monde raconte, utilise les outils de l’oralité – que peut-on en faire ?

Ce qui me fascine vraiment, c’est la capacité de dire très peu alors que les gens entendent beaucoup. On ne raconte pas une histoire tout seul et le public fait sa part du récit : c’est un travail collectif. On se fait un cinéma tous ensemble, il y a une puissance d’évocation collective. On est tout le temps dans l’adresse.

Et chaque spectateur vient avec son bagage.

Oui, et ses archétypes. Le conte populaire, ce sont des figures archaïques dont nous sommes tous constitués, y compris au delà des cultures différentes. Les contes sont classifiés en contes types. Ils ont des oripeaux différents, mais le squelette est le même. Et quand on est les raconte, on est tous ensemble, ça parle de nous.

On dit que « les contes ne sont pas faits pour endormir les enfants, mais pour réveiller les adultes ». Les contes traditionnels sont terribles, avec leurs meurtres, dévorations, abandons. Mais si on entend la résonnance de l’esprit collectif, si l’enfant entend ce que l’adulte en pense, il n’aura pas peur.

Et que pensez-vous des réflexions sur les stéréotypes de princesses que les contes véhiculeraient ?

Il ne faut pas se moquer des contes, on ne peut pas les caricaturer, ils viennent de beaucoup trop loin. Ils ont été roulés comme des galets. Le travail de transmission a toujours été fait. On se les approprie, et ils sont le véhicule de la vision du monde d’une époque. Il est certain qu’à un moment de l’histoire, on a attribué des rôles. Mais l’homme et la femme du conte, ce sont les deux parties d’une même âme. Par convention, on appelle un aspect féminin et l’autre masculin.

Ce que nous disent les contes, c’est que nous sommes unis, que nous avons en nous-mêmes l’anima et l’animus de Jung. Et on passe de l’un à l’autre, et quand on est confrontés à des épreuves, ces deux natures trouvent leur place pour agir ensemble et se réconcilier, et s’épouser. Vu comme ça, on voit que les stéréotypes ne sont pas là où l’on croit. Le conte ne nous dit pas ce que l’on croit qu’il nous dit. Quand on veut en faire une morale et une caricature, on est à côté, on fait semblant d’avoir compris.

Après, le conte peut avoir subi des modifications quand il est entré dans le patrimoine. Les contes bretons font souvent intervenir la Vierge, car dans la christianisation des provinces françaises, la dimension païenne a disparu et le « petit peuple » a été remplacé par des saints.

Mais à la place de la Vierge, on peut remettre une fée marraine, si on trouve les histoires trop patriarcales – car elles n’ont peut-être pas toujours été comme ça. À mes stagiaires conteuses, je dis de penser autrement les personnages qui ne leur plaisent pas. C’est peut-être ce que nous demande le conte – d’être vivant ! On ne peut pas raconter quelque chose avec lequel on n’est pas d’accord. Il faut alors le changer, et le conte sera vrai, vivant. Le considérer comme une pièce de musée, c’est le tuer.

Je me souviens avoir travaillé avec un groupe de six filles de douze ans. Je leur demande ce qu’elles veulent travailler – et elles me répondent toutes Barbe Bleue. Il a fallu que je leur raconte cette histoire pour en comprendre la signification. Elles ont d’abord dit que l’histoire était celle de la morale : la curiosité est un vilain défaut. Puis elles se sont rendues compte que Barbe Bleue avait donné la clé… Le chemin avec elles a été passionnant. Cette histoire était racontée par les vieilles femmes à ces jeunes filles. Et cette histoire leur dit, « tu es une proie et des prédateurs vont te piéger, car ils veulent ce droit de vie et de mort. Ce qu’ils veulent punir, c’est ta curiosité, ta soif de connaissance, la capacité des jeunes filles de braver les interdits, de ne pas rester à la place qu’on leur assigne. » C’est un manuel de survie. Les six autres filles se sont jetées aux pieds de Barbe Bleue pour le supplier. L’héroïne sait que c’est inutile et, avec une intelligence extraordinaire, demande de mourir en robe de mariée. Pour ce genre de prédateur, c’est le piège absolu. Elle va la chercher et dans ce laps de temps gagné, elle crée cet espace impossible et trouve sa liberté.

Dans Le Voyage d’Ulysse, il y avait aussi des passages comiques. Comment les dosez-vous ?

Pour Ulysse, en l’occurrence, c’était totalement improvisé. Mais on le sent : tout à coup, il y a besoin d’une rupture. De plus, j’adore faire rire ! Surtout que les enfants étaient tellement attentifs, c’était un public extraordinaire ! Et pour moi aussi, c’est nécessaire, c’est une façon de revenir. Tout à coup, ce n’est plus Ulysse, mais c’est moi, c’est le regard de la conteuse sur l’histoire, une manière de dire « regardez, c’est une histoire ». Cela permet de se ressouder.

De plus, la disposition de la salle vous permettait de voir le public.

Oui, et de profiter du décor extraordinaire de ces figures du proue [du Musée de la Marine]. Mais sinon, dans plusieurs spectacles, le public est dans le noir, mais cela n’empêche pas l’adresse au public. De toute façon, on est vraiment tout-terrain !

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Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).