Deux violettes dans le bois de Verneuil

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Emile Zola, Lettres à Alexandrine 1876-1901, Gallimard, 817p

Rencontre à la Petite Librairie, place du marché Saint Martin, Brest de Brigitte Emile-Zola, Alain Pagès et l’ensemble des contributeurs du livre le mercredi 10 décembre à 18h

Editer et lire la correspondance de Zola, colloque international, UBO, Faculté Victor Segalen, 11 et 12 décembre 2014

En 2004, les éditions Gallimard publiaient la correspondance d’Emile Zola à sa maîtresse Jeanne Rozerot – deux cent sept lettres rédigées entre 1892 et 1902. On y découvrait le grand écrivain partagé entre son devoir conjugal, la fidélité d’esprit à une épouse ayant partagé ses années de misère (il la connaît depuis 1864), et l’élan presque paternel envers une femme plus jeune, irrésistiblement gaie et douée pour la vie, qu’il adora et protégea d’autant plus qu’elle lui donna ses seuls enfants, Denise et Jacques.

On peut ainsi lire dans Le Docteur Pascal (1893) cet aveu touchant : « Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui eût donné tous les trésors de la terre. Aucun don ne peut égaler celui de la femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de la vie, l’enfant peut-être. »

Si vous pensez cependant joies de l’adultère, détrompez-vous, Emile Zola, écartelé entre ses devoirs conjugaux et l’attention portée à son amante, harcelé par ses mensonges, ne cesse de témoigner d’un chagrin caché – vivre auprès de sa « chère petite femme » – dont seules ces lettres (non signées, bénéficiant du secret de la poste restante) porteront témoignage. La société – et la presse de caniveau – avide de secrets derrière la porte serait assassine pour le bonheur précaire du couple illégitime. Lettre du 30 décembre 1892 : « Tu ne t’imagines pas combien la vie de mensonges et d’inquiétudes que je mène finit par m’être lourde. Il est des jours où j’ai les membres brisés, comme si j’avais fait dix lieues. Cela provient certainement de l’effort que je dois faire continuellement sur moi-même pour que tout le monde soit à peu près heureux autour de moi. Je ne sais comment tout cela finira, mais j’ai bien peur d’y laisser mon repos et ma santé. »

Pour tenter de ne point trop souffrir, son épouse Alexandrine étant à plusieurs reprises prête à le quitter – en ces années où « l’Affaire » (Dreyfus) requiert de mobiliser toutes ses forces – l’auteur de Rome se jette dans le travail. Exilé dans sa maison de Norwood en Angleterre pendant plus d’un an, recevant aussi bien Jaurès que Clémenceau, l’ami de Maupassant est souvent exemplaire, cherchant à défendre tout à la fois la vérité de ses sentiments amoureux et la dignité de son couple, sans délaisser pour autant la nécessité d’un combat politique contre la France haineuse.

Soucieux de l’éducation de ses enfants – scène récurrente où ceux-ci sont observés à la « lunette » par un père très aimant – Alexandrine (qui les aimait beaucoup et leur faisait des cadeaux) et Zola trouveront avec le temps un modus vivendi acceptable pour tous, celle-ci passant plusieurs mois par an en Italie – son mari lui recommande d’y vivre « largement » (lettre 33) – laissant tout loisir aux amants de se retrouver à leur guise, dont il pressent qu’elle fera de lui l’un des grands hommes de la nation française.

On lira avec émotion ce récit de rêve (les psychanalystes se régaleront) : « J’ai rêvé de toi, cette nuit, chère femme bien-aimée. Tu te rappelles le soir où je suis monté vous surprendre, et où j’ai baisé ta belle tresse, que je n’avais jamais vue, ainsi nattée. J’en rêve, depuis ce moment-là, de cette tresse si tiède et qui sent si bon. Eh bien ! cette nuit, je l’avais sur mes lèvres, et elle me parfumait tout entier, et j’étais comme baigné dans tes chevaux vivants. »

Les lettres à Alexandrine – transmises sur son lit de mort par Jacques Emile-Zola à sa petite-fille Brigitte – forment un corpus impressionnant de près de huit cents pages, l’auteur de Fécondité (premier tome des Quatre Evangiles, cycle romanesque bien moins lu que celui des Rougon-Macquart) ayant quotidiennement écrit à son épouse à l’occasion de ses déplacements italiens, ou lors de son propre exil en Angleterre suite à la publication de « J’accuse » dans le journal L’Aurore. Sujets récurrents : une tendresse/sollicitude constamment réitérée envers sa « chère femme » afin de repousser le spectre des « idées noires » (« le partage du cœur m’est aussi douloureux que l’abandon où tu as pu te croire »), l’entretien de la maison et la domesticité, les compagnons à quatre pattes (chiens, chats) dont le décès est vécu comme un drame, les enfants (le prénom de Jeanne n’est jamais prononcé), le travail littéraire, les soirées à l’Opéra, l’engagement inlassable auprès du capitaine Dreyfus vécu comme une entrée en scène magistrale sur le théâtre de l’Histoire contre « l’abomination de ce qui se passe » : « J’avoue qu’un tel drame me passionne, car je ne connais rien de plus beau. » (lettre 93)

« En tout cas, c’est un drame superbe. » (lettre 98)

« Mais cette affaire Dreyfus me jette dans une colère dont mes mains tremblent. » (lettre 114)

« Mais quelle extraordinaire aventure et comme je m’y sens à l’aise, en marche vers quelque chose de grand ! » (lettre 118)

Tout entier acquis aux nécessités du combat intellectuel et de l’écriture, les quelques passages où une forme de stase semble prendre le dessus sur l’énergie ogresque du romancier considérable apparaissent comme le repos d’un tigre avant son prochain assaut : « Quelle extraordinaire chose, ce calme absolu des champs où je suis, ce silence total, cette impossibilité d’avoir des nouvelles, lorsqu’il se passe dans mon pays des événements dont mon sort dépend ! »

On lira ces lettres comme la tentative inlassable de préserver coûte que coûte la stabilité d’un couple que la révélation de la double vie de Zola – par lettre anonyme – aura profondément fragilisé, l’écrivain aspirant à retrouver le calme propice à l’épanouissement de son œuvre.

Mais les ennemis n’oublient rien – la mort par asphyxie de l’acharné dreyfusard fut-elle accidentelle ?

L’art est une épreuve.

L’art n’est jamais chaste.

C’est la base.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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