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Annie Ernaux, Le vrai lieu, Entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, 2014, 114p

Le temps et la mémoire, Actes du Colloque de Cerisy autour de l’œuvre d’Annie Ernaux, Stock, 2014

 Lorsque l’on a grandi dans un milieu modeste, que l’on a fait solitairement ses devoirs dans l’arrière-salle d’une épicerie d’Yvetot ouverte à tous vents ou sur une table de ferme bien loin de la grande ville, l’émancipation par l’accès au savoir académique peut être ressentie comme une trahison, une insupportable déchirure.

Pousser les enfants à faire de longues études relève parfois d’une mise en danger, comparable à l’explosion que provoquerait l’arrivée d’une exoplanète percutant la terre mère nourricière.

Ecrire serait alors à la fois le remède et la cause d’une séparation vécue comme une souffrance.

Si Annie Ernaux nous touche depuis si longtemps – Les armoires vides, première œuvre, disait déjà, depuis l’exil, le besoin de fidélité aux origines – c’est dans le refus obstiné de faire partie des dominants, et de se réjouir d’une position de surplomb qui serait offrande faite aux ennemis de classe héréditaires.

Trouver sa juste place procède ainsi d’une position éthique. Mais, pourquoi ce malaise quelquefois ? « Ce sont des situations mondaines la plupart du temps. Des situations où je suis amenée à côtoyer un monde qui, par lui-même, nie d’une certaine manière mon premier monde, le monde dominé. Le monde de ceux qui n’en sont pas, voilà. »

Orwell a décrit de façon exemplaire dans son essai La décence ordinaire la noblesse d’un monde ouvrier n’ayant jamais ambitionné d’occuper la place du maître, et Pierre Bourdieu dans La Distinction la violence symbolique du capital culturel que l’on possède, ou pas.

« Vrai lieu », l’écriture est pour l’auteur des Années un espace où les secrets peuvent être dévoilés (une petite sœur morte de la diphtérie à six ans, un avortement clandestin) sans risquer de briser de précieux liens familiaux douloureusement tissés. A propos d’une mère aussi féministe qu’autoritaire exaspérant un mari incarnant généralement la plus grande douceur : « J’ai retrouvé ma mère à la cave, mon père la serrant, près du billot où était fichée une serpe à couper le bois. Ç’a été un énorme traumatisme. J’ai raconté très tardivement cet épisode parce que je l’avais enfoui comme un secret. Il y a plein de secrets dans une vie, l’écriture tourne autour, on y entre, ou jamais. »

Ayant choisi de vivre dans la ville nouvelle de Cergy – son absence de centre-ville patrimonial, comme dans tant de cités dites historiques, son brassage de soixante nationalités – dans une maison donnant sur la vallée de l’Oise et des étangs, la Tour Eiffel au loin symbolisant l’autre monde, Annie Ernaux l’avoue sans une once de regrets : « Paris au fond, je n’y entrerai jamais… »

Le RER, les courses à Auchan ou Super-M, les paysans parlant le patois du pays de Caux seraient-ils moins dignes d’intérêt pour l’œil du romancier que la description des dîners des habitants des beaux quartiers ?

Lisant telles sa mère et sa grand-mère de façon insatiable, ayant fait du mot « apprendre » un verbe intransitif brûlant, et du dictionnaire Larousse un scalpel de libération, Annie Ernaux est venue presque naturellement à l’écriture, comprenant qu’elle seule peut-être, et bien davantage qu’une photographie, permettait de lutter véritablement contre l’oubli : « Si on écrit ce qui vous est arrivé, ce qui vous a traversé, vous sauvez quelque chose pour les autres aussi. »

Le style est une rencontre, entre une voix personnelle et « les ressources de la langue », chaque livre trouant par sa singularité les apparences trompeuses, offrant son désir de vérité en partage : « J’ai besoin d’écrire dans le vif. »

Aveu : « Tant que je n’ai pas écrit sur quelque chose, ça n’existe pas. »

Aveu : « D’une manière générale, c’est une grande chance d’être un, une intellectuelle, d’ignorer la fatigue physique, le corps déformé par le travail. »

Dire sans pathos, mais explicitement, qu’une vie d’homme ou de femme est souvent vie de peine, et que l’écriture, asexuée, loin d’être une robe de gala, est un bleu de travail dont les poches sont emplies de la mémoire du monde.

Marcel Proust dans Le temps retrouvé écrit : « Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. »

La tyrannie du désir d’écriture est une façon de digue quand fondent les glaces et les souvenirs, mais aussi une immersion proche de la mort sociale, d’autant plus paradoxale que chaque libre publié – La femme gelée, La place, La honte – est conçu comme une intervention, un acte politique, une vengeance, un flux de mémoire vivante.

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About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.