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Depuis trois ans, le cabaret Vauban fête ses 50 ans. Charles Muzy, patron de ce Golf-Drouot brestois, fait durer le plaisir en soufflant les bougies chaque premier week-end de novembre, comme pour « jouer avec nos morts ». Parmi les fidèles complices de la fête, Miossec a le privilège de mener la danse avec les bons routards de la scène pop-rock française et ses jeunes pousses. On s’est régalé de voir ici Daniel Darc, Rodolphe Burger, Laetitia Sheriff, Mell… Cette fois le compteur affiche 52 ans, il faut encore faire différent. Miossec s’est adjoint le flair d’un bon compagnon de scène, Thomas Schaettel – clavier du groupe rennais Santa Cruz qui l’accompagnait sur la tournée Chansons ordinaires– pour élaborer l’affiche 2014 d’un récital baptisé « Un piano, un micro, des dents ».

Intimiste, folk rock et féminin

Parmi les lauréats, quelques habitués reviennent, tels Dominic Sonic et Frandol des Roadrunners, pour électriser un plateau plus folk-rock que les anniversaires passés et surtout plus féminin. Robi et Ladylike Lily sont les amazones choisies par Miossec pour relever ce défi d’une formule piano-voix inédite orchestrée par Thomas Schaettel. On se réjouit de le voir tendre désormais l’oreille aux voix de femmes. La réussite de son dernier album Ici-Bas, Ici même ne doit-elle pas aussi à la présence nouvelle de choeurs féminins ?
Autre nouveauté, un maître de cérémonie chauffe le micro entre chaque interprète. Ce n’est pas un boulot pour Miossec ! Sanseverino est donc élu pour enfiler ce costume de Monsieur Loyal. Cela tombe bien, le chanteur de jazz manouche a aussi été clown. Avec la juste dose d’humour, il donne le ton adapté à cette salle mythique, au décor yéyé vintage et aux ambiances anglo-saxones qui font se croiser au bar le « punk attardé » comme le notable décomplexé.
Il fallait au moins tous ces attraits-là pour braver de sombres bourrasques sous la pluie et sortir un dimanche soir d’anniversaire au Vauban. Ils sont plus de trois cents à s’être passé le mot. Des fidèles de l’endroit, de Miossec aussi.

Happé, charmé, médusé

Ambiance intimiste, moins foutraque qu’à l’accoutumée. Les mets sont à écouter. Enzo, joli barbu à la voix posée et mélodieuse, ouvre le buffet avec noblesse. Le guitariste chanteur des Red Goes Black – des frondeurs de Douarnenez qui situent leur musique entre Liverpool et Memphis – choisit le blues et la lumière bleutée. L’atmosphère est suave. Peu à peu, on est happé.
Robi embraye avec une pop épurée et une présence charismatique : allure eighties, cheveux longs bruns, lèvres rouges et avant-bras tatoué. On ne meurt plus d’amour assène-t-elle en boucle sur l’un de ses (bons) titres. On aimerait tant la croire… Et l’on reste médusé par cette belle ténébreuse à la voix mature et sous tension, qui prône l’Eternité (l’un des titres de son prochain album La Cavale) avec passion, presque rébellion.
Le plateau féminin tient le haut du pavé ce soir, c’est au tour de LadyLike Lily d’entrer dans l’arène. Gracile et enfantine, elle surprend par une évidente profondeur derrière son petit quelque chose d’enchanteur. A la guitare sèche, elle joue une folk mélodieuse « chatouillée par les fées et tracassée par les diables », chante avec une candeur intrépide. On est charmé. Son deuxième album Get your soul washed sorti au printemps dernier offre de belles échappées.

A quand une folle nuit Miossec ?

La salle relâche à peine son souffle lorsque Sanseverino embraye avec un gramophone sur scène, « le corps de Mouloudji », plaisante-t-il. Les crépitements laissent s’envoler les paroles de J’suis Snob, chanson de Boris Vian (1954) maintes fois reprises. Transition qui augure d’un petit bal perdu plus tard… « Maintenant va falloir se taper Miossec ! » Cela tombe bien on l’attend !
A son tour, le Brestois se lance dans la formule piano-chant, c’est si rare… si bon. Il ose se le permettre maintenant qu’il pose sa voix et qu’il s’en réjouit enfin. Son choix se porte sur Maman, 30 ans (L’étreinte) , Je m’en vais (1964) et la sacro-sainte Brest. Des archives qui n’ont pas pris la poussière, la salle s’en régale (malgré les petits couacs authentiques avec le piano) espérant qu’il exhume davantage son répertoire de 20 ans d’âge à présent ! Quatre morceaux c’est peu ; on est touché mais frustré… A l’instar de l’ensemble Mattheus, ne pourrait-on pas imaginer un jour une folle nuit Miossec à Brest ? (Il doit encore au public brestois une date annulée de son actuelle tournée).
Pas évident pour Dominic Sonic d’enchaîner sur cette émotion. C’est heureusement le moment où le public lâche un peu prise, à la brestoise : l’humour va et vient entre la salle et la scène. Le rockeur rennais des années 80 reçoit et répond taquin. Quelques minutes lui suffisent pour capter de nouveau l’attention : personne ne semble avoir oublié son timbre de voix ni son allure androgyne. Il interprète La loi des pauvres gens et une reprise de Leonard Cohen, Chelsea Hotel. Convaincant. Frandol, chanteur-guitariste du groupe havrais Roadrunners (années 90), remet du rock en scène avec une guitare électrique et un titre excitant Do you love my Pherromones. Du pur rock garage efficace. Le public savoure, ça sent bon la bière et l’animal !
Sanseverino n’a plus qu’à le balader dans son petit bal perdu, via Nougaro, Boris Vian et Fernandel. Un pur, un vrai, un tatoué… On se trémousse le coeur léger.
L’agitation semble gagner aussi les coulisses au terme de ces deux heures d’un concert d’exception. Il est temps de réunir la famille sur la scène. Un bataillon de photographes immortalise cette célébration de talents. L’hymne de Miossec sur le cabaret brestois est repris à l’unisson « On l’attend, on l’attend !… » Ce bon dimanche soir au Vauban.

About the Author

Journaliste freelance, Marguerite écrit dans le Poulailler par envie de prolonger les émotions d’un spectacle, d’un concert, d’une expo ou de ses rencontres avec les artistes. Elle aime observer les aventures de la création et recueillir les confidences de ceux qui les portent avec engagement. Le spectacle vivant est un des derniers endroits où l’on partage une expérience collective.

 

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