L’insurrection des prépositions

 •  0

By

Nathalie Quintane, Les années 10, éditions La Fabrique, 2014, 202p

En découvrant le dernier livre de Nathalie Quintane publié aux éditions La Fabrique, votre sang ne fait qu’un tour. Se pourrait-il que l’auteure de Tomates (2010) et de Crâne chaud (2012) se soit lancée dans une nouvelle analyse de la révolution bolchevique ? Vous connaissez l’appétit de son éditeur, Éric Hazan, pour la geste révolutionnaire (Blanqui, Marx, Gramsci, Robespierre, Lénine), son engagement aux côtés du Comité Invisible (L’insurrection qui vient, Premières mesures révolutionnaires, A nos amis) et son ambition de rassembler les forces qui comptent dans l’espoir d’une mise à bas de la domination capitaliste (Alain Badiou, Jacques Rancière, Grégoire Chamayou).

La couverture est orange comme la couleur de la terre, vous ouvrez, souriez, c’est encore mieux que prévu, vous grimacez. Composé de neuf chapitres de longueurs très différentes, Les années 10 est moins un retour qu’une façon de dire au présent et en quelques fragments l’état de notre monde. Commençant par une visite de Marine le Pen en province (Stand up), le texte s’achève sur une réflexion ô combien pertinente : Pourquoi l’extrême gauche ne lit pas de littérature ?

La fiction, le goût de la langue en son déploiement souverain, seraient-ils finalement considérés par les révolutionnaires conséquents comme des témoins de cet ancien monde où la littérature était bien moins une nécessité d’âme qu’une des manifestations de la domination sociale d’une bourgeoisie possédant seule le capital culturel valorisable ? La langue française en son classicisme et son ordre classique up to date si rassurant – celle de nos derniers hommes d’Etat traditionnels – peut-elle parvenir à ne pas muséifier le moindre événement d’importance ? L’extrême gauche peut-elle échapper à ce ton de plainte majestueuse perceptible aussi bien dans la voix de Debord (In girum imus nocte et consumimur igni) que celle de Pasolini (La Rabbia), «comme si le français voulait ça, cet obscur désir (le rap militant lui-même adopte parfois ce ton pleurard, moralisant – Comme si Jacques Brel et Guy Debord avaient accouché d’un gosse qui ne cesse de geindre depuis trois décennies).» ? On comprendra qu’ici Nathalie Quintane cherche à ouvrir la langue aux mots de la tribu, non pour les laver et les retrouver dans une sorte de pureté originelle, d’innocence supposée, ou pour les rendre transparents – la réalité serait simplement à constater de la façon la plus neutre qui soit – mais pour s’inventer à l’unisson « des expériences de pensée alternatives, des propositions de bifurcations » et de la politique la plus féconde telle qu’elle s’élabore aujourd’hui (Tomates revenait sur l’affaire de Tarnac), en ne masquant pas la portée idéologique de tout acte d’écriture. Alors, «nous pourrons lire de tout parce que tout y sera visible mais opaque, audible mais sourd, étrange et sensible. Nous pourrons écrire davantage de livres vivants. L’extrême gauche pourra enfin relire de la littérature.»

On lira donc Les années 10 en commençant par la fin – sa poétique – avant de suivre en province les pérégrinations de la caporale bleu marine, ses gestes au contact d’une France qui bien sûr ne ment pas (les commerçants), ses monologues (au style indirect libre), ses calculs de boutiquière, son adresse intérieure à Jeanne d’Arc. On sait que Le suicide des classes moyennes (autre chapitre), «classe non fascinante par excellence», ces gagne-petit constamment méprisés et dupés (scandale de la viande de cheval devenu bœuf par la magie noire du business agroalimentaire), constituera le levain de victoires électorales désormais inéluctables.

Question majeure : «Pourquoi y a-t-il des pauvres plutôt que rien ?» Parce que les supermarchés de Cergy – rencontre d’Annie Ernaux dans les années 80 (Abracadabra) – sont les exacts pendants de ces gares excentrées (Aix-TGV) où nous ne risquons pas de trouver ces misérables poussant caddy dans la sueur et l’exaspération des heures de pointe.

Adepte d’une littérature très oralisée (adresses régulières aux lecteurs, fausse désinvolture lexicale), Nathalie Quintane, qui vit en Provence, c’est-à-dire parmi les santons et le folklore subventionné, est à la recherche d’un peuple qui puisse ne pas se ressembler/rassembler en se caricaturant, échappant aux tentatives d’appropriation marchande (Le peuple de Maurel). Un peuple ? «C’est quoi, le regard qui serait le bon ? Je n’en sais rien. Parce que je ne crois pas qu’il y ait un regard propre au peuple ; je ne pense pas qu’il y ait un seul regard possible pour le peuple – pas plus que pour les autres. J’espère que le seul regard adéquat au temps pour des millions de gens n’est pas celui d’un mafieu imitant des acteurs blancs qui imitent des bourgeois blancs qui imitent des Noirs qui imitent des Blancs qui imitent des Noirs ad lib

La Padanie d’Umberto Bossi est-elle si éloignée de la fiction d’une Bretagne vendue comme produit d’appel dans les supermarchés de France ? Ravages du storytelling inventant un scénario que le bon peuple parapherait les yeux fermés s’il pouvait signer l’écran plat de sa télévision.

On lira, dans une lettre adressée à Jean-Paul Curnier (que publient les éditions Ligne) reproduite ici, une réflexion sur la notion de «peuple de banlieue» remettant en question la séparation bien trop clivante entre «sous» et «contre-culture» (un autre chapitre s’intéressera de façon particulièrement pertinente à la valeur idéologique des prépositions), mais aussi la stigmatisation de ces révoltes qui n’auraient d’autre motivation que celle du droit à consommer comme les autres. Parole d’or : «Comme tu le sais, le sort réservé aux plus démunis, aux marginaux (fous, prisonniers, etc.) est un indicateur exact et puissant de l’état d’une société. Leur situation anticipe celle qui nous sera faite.»

A travers Jacques Rancière, Christian Prigent – le lien «travail de poésie »/démocratie – et Georges Bataille, Nathalie Quintane s’interroge sur la véritable consistance (poétique/insurrectionnelle) de ces micromouvements de résistance qui, tel celui de Val de Susa, font vivre une idée du consentement collectif et du soin (care) que l’Etat leur abandonne pour, in fine, pouvoir s’y adosser : «Il y a là, en acte, dans cette vallée italienne, un pouvoir de filiation qui ne se limite pas à la famille stricto sensu mais l’étend aux communes et au pays et s’appuie sur une expérience historique, singulière en effet (repérable dans chaque membre particulier de chaque génération) et générale (elle est dans l’Histoire de l’Histoire).»

 Nous sommes dans les années 10, nous claudiquons, soliloquons, nous réunissons, mais dites-moi, où sommes-nous vraiment ?

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply