Et Poulaille entra au Poulailler

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Blaise Cendrars, Henry Poulaille, Correspondance 1925-1961, « Je travaille et commence à en avoir marre », Editions Zoé, Carouge-Genève, 2014, 217p.

Les amateurs de Blaise Cendrars peuvent se réjouir. Les excellentes éditions suisses Zoé ont en effet décidé de publier l’intégralité de la correspondance d’un des écrivains les plus ébouriffants du siècle dernier. En cette entreprise, l’énergie de Miriam Cendrars, sa fille, est tout simplement remarquable.

Après deux premiers volumes de lettres – à Henry Miller, ce bouillonnant frère de sang, et Robert Guiette, éminent philologue, médiéviste et poète belge – nous avons la chance de découvrir aujourd’hui la voix singulière de Henry Poulaille (1896-1980), écrivain prolétaire à la fibre anarchiste, longtemps chef du service de presse des éditions Grasset, où publie son ami.

Comme souvent avec les correspondances, le meilleur est pour la fin, ici dans la reproduction d’un long texte de la présentation par Poulaille de la vie et l’œuvre de son illustre camarade. Allons donc sans tarder page 189.

Soucieux de rectifier quelques imprécisions/omissions concernant l’histoire littéraire, Poulaille rappelle la dépendance d’Apollinaire envers l’auteur des Pâques à New-York, poème qui bouleversa immédiatement le grand enchanteur de Zone, écrit peu après : « C’est qu’il traînait la dèche et l’on ne se doutait pas que cette plaquette imprimée à ses frais allait avoir une telle influence littérairement, qu’on peut aujourd’hui dire que toute la poésie moderne en découle. »

Rappel de l’anecdote du bras offert par Barrès [Cendrars avait perdu le sien en 1915 sur le champ de bataille] : « Barrès qui sut le poète devenu manchot lui paya de ses deniers patriotiques une merveille d’orthopédie, une prothèse de frêne et d’aluminium qui déclenchait, à la moindre pression, des phalanges à la charnière. C’était à la fois macabre et rigolo. L’esprit de la « Danse de Bâle ». Cendrars s’est amusé un bout de temps à faire fonctionner cette machine sous le nez de ses amis : clic, clac ! Puis il s’est dégoûté de cet organe industriel et c’est dans une gare qu’il l’a abandonné : au moment de partir en voyage, le déposant à la consigne. »

Cendrars aura parcouru la terre en tous sens, vécu mille vies.

A quinze ans, si vous ne ressentez pas le besoin de déguerpir, c’est foutu. L’auteur de La prose du Transsibérien eut cette chance, il étouffait. Sa vie fut un roman – lire la trilogie L’Homme FoudroyéLa Main CoupéeBourlinguer.

Ami des grands peintres de son époque (Picasso, Léger, Delaunay, Chagall, Modigliani…), de musiciens exceptionnels, Eric Satie, Stravinsky, Darius Milhaud, du romancier populaire Gustave le Rouge et de Rémy de Gourmont, Cendrars est un tourbillon, avalant les planètes ayant la chance de croiser sa trajectoire.

Poulaille, après avoir lu son ami : « Les gens dehors ont moins une sale gueule que d’habitude, les lumières dans la rue ont l’air d’être des étoiles et l’on rêve devant elles à des yeux qui sourient. »

Imaginons un peu les conversations à Villefranche-sur-Mer, où s’installa après Aix-en-Provence l’impressionnant écrivain, et Georges Braque tout occupé à ses oiseaux, ses toiles horizontales et son horizon : le paradis sur terre.

Ayant tous deux faits de la langue parlée une matière d’écriture, les épistoliers ont la conviction que la plus haute littérature se nourrit d’un lexique et d’un phrasé populaire, dont il s’agira de s’inspirer en réaliste, pour Poulaille, en transfigurateur pour Cendrars. Art populaire s’il en est, le cinéma les passionnera également, la figure de Charlot ayant pu apparaître un temps comme l’étendard d’une nouvelle internationale artistique.

Signant le plus souvent ses courriers de la formule « Ma main amie », Cendrars n’est pas toujours tendre pour l’auteur des Damnés de la Terre : « J’ai bien reçu Pain de Soldat (…) Je te dirai très franchement que ce livre ne m’a pas emballé et ceci pour plusieurs raisons, dont la principale est que les bonnes pages de ce nouveau bouquin, les meilleures, sont celles qui rappellent Le Pain Quotidien [livre de Poulaille dédié à Dos Passos qu’il avait « dévoré »] » Des divergences politiques ou idéologiques pourront en outre les éloigner – Cendrars s’étant rapproché temporairement de la droite – mais l’amitié persiste, enrichie de quelques dissensus, quand l’œuvre de Ferdinand Ramuz restera pour tous deux un phare admirable.

On s’étonnera peut-être des propos homophobes du romancier de Rhum (lettre 18), lui ayant valu les foudres de l’écrivain Charles-Albert Cingria après la révélation indiscrète de sa sexualité, mais ce serait croire que nous privilégions l’hagiographie à la vérité nue.

Témoignage du romancier et occultiste Fernard Divoire : « J’aime Cendrars ; j’aime son visage rasé de Pierrot cramoisi cuit au court-bouillon, aux fumées, aux feux de bivouac, j’aime ses yeux bleus d’enfant, […] ; sa façon de gratter une allumette sur la boîte que maintient son moignon droit, de dire aux gens ce qu’il pense […] Cendrars est un chic type. Cendrars, brutal, primesautier, nostalgique, précis, moderne, a du génie. »

On trouvera dans cette belle édition des photographies de nos hérauts. Aucune nostalgie, l’aventure continue.

Raison d’un pseudonyme : « Ecrire, c’est brûler vif mais c’est aussi renaître de ses cendres. »

Henri Poulaille : « On n’est un homme que quand on a perdu sa mère. »

Maman, je reste un petit garçon.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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