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ENTRETIEN avec la plasticienne Laetitia Taupin à l’occasion de son exposition intitulée Variation sur Tarkovski, Maison de la Fontaine, Brest, du 30 octobre au 25 novembre 2014. Rencontre avec Laetitia Taupin, Christel Vars musicienne et Gwen Lamy, mosaïste le 15 novembre de 14h30 à 17h

Fabien Ribery : Laetitia Taupin, quel est votre parcours ?

Laëtitia Taupin : J’ai tout appris seule. Je travaille à Quimper dans un atelier chez moi. Je n’ai pas de relations avec des écoles d’art. J’ai envoyé mon projet à la Maison de la Fontaine, qui l’a choisi parmi d’autres.

F.R. : Vous vous présentez comme « artiste-peintre » sur votre carte de visite. Pourquoi avoir choisi la rude discipline de la peinture ?

L.T. : Maintenant, je dirais plasticienne, pour ce que je montre en tout cas à la Maison de la Fontaine. La peinture m’a choisie. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’ai beaucoup de choses à dire et j’espère m’exprimer au mieux.

F.R. : Votre exposition est une œuvre totale, comportant peintures, installations, photographies. Pourquoi ce choix ?

L.T. : Je ne peux pas tout dire par la peinture. J’y ai mis déjà des tiroirs mais il me faut une autre dimension. C’est un concept en soi : je pars du cinéma, et, sur ma table d’opération, je dissèque le film et le recompose à ma manière. Pourquoi ce besoin d’occuper à ce point l’espace ? Je ne veux pas le savoir, je veux juste continuer. Et aussi explorer le court-métrage : le montage me fait penser à la peinture.

F.R. : Vous associez à votre travail ceux de la musicienne Christel Vars et de la mosaïste Gwen Lamy. Formez-vous un collectif ?

L.T. : Nous ne sommes pas un collectif. J’aime l’idée d’œuvrer ensemble. Elles ont du talent et ce sont mes amies.

F.R. : A Brest actuellement, au CAP, se trouvent exposées les photographies que Vincent Gouriou a prises des Femen. L’une de vos peintures fait, me semble-t-il, directement référence à ce mouvement féministe. Vous en sentez-vous proche ?

L.T. : Vous êtes un des rares à avoir vu ma référence aux Femen. C’est plutôt un clin d’œil, un trait d’humour. Je ne sais pas toujours pourquoi, mais évidemment on voit bien que la présence de la femme est importante dans mon œuvre. Je fais jouer mon modèle Mathilde Combot depuis six ans dans mes peintures. C’est mon actrice fétiche. Ce tableau s’appelle L’air, c’est mon idée de l’air, que ce soit l’air du temps, le souffle qui effleure les choses et ne change rien ou l’ouragan qui dévaste tout, dans une trilogie l’air, la femme, la vie.

F.R. : Les femmes que vous peignez ont un double aspect, à la fois séducteur par leurs très beaux seins nus, et agressif par le visage. Pourquoi ?

L.T. : Je ne vois pas d’agressivité, seulement de l’expression. Les regards sont vivants et interrogent le monde. L’art comme le regard interpellent.

F.R. : J’ai pensé au film de Claire Denis, Trouble every day, et au motif du vampire. Vos femmes sont-elles des suceuses de sang ?

L.T. : Je ne connais pas ce film mais les vampires paraissent plus vivants que les zombies. Si on est déjà mort, je préfère appartenir à ce groupe. Ma femme ne veut pas être vampirisée mais elle ne dévore pas pour autant d’humain.

F.R. : Votre exposition est une méditation concernant l’œuvre du cinéaste russe, Andreï Tarkovski. Pourquoi ?

L.T. : Tarkovski s’est imposé à moi. Dans mes recherches, il était toujours là. J’ai pris cela comme un signe, c’est devenu une évidence. Je pense à ce qu’il est et je ressens son œuvre. J’ai pris la liberté de l’interpréter en espérant lui rendre hommage justement. C’est un poète du cinéma et de la vie.

F.R. : Que représente la Russie soviétique pour vous ? Vous exposez d’ailleurs des matriochki sur lesquelles est écrit le sigle CCCP.

L.T. : La Russie, qu’elle soit soviétique ou pas, ne représente rien particulièrement. C’est simplement le pays de Tarkovski, sa patrie. Je ne pouvais pas ignorer ses origines et l’actualité nous rappelle tous les jours aux bons souvenirs de ce pays. Il a eu beaucoup de difficultés pour y créer, il n’était pas considéré comme il l’aurait dû et son exil fut mortel. Le rapport du russe à sa patrie est fascinant : nous ne pouvons pas comprendre. Les matriochki représentent avec humour Youri Gagarine et son équipage.

F.R. : Le cinéaste Paradjanov est lui aussi convoqué. Pourquoi ce choix ?

L.T. : Paradjanov est son ami, un cinéaste très doué également, un poète qui a été interné au Goulag à cause de son homosexualité. Il est apparu dans mes recherches pour confirmer ce que j’étais en train de faire. C’était troublant de voir les relations entre son travail et le mien. Il a trouvé sa place dans l’exposition très naturellement. Il a dédié son dernier film Ashik Kerib à Tarkovski. Il était au Goulag quand Pasolini est mort et il lui a rendu hommage en faisant des dessins sur L’évangile selon Saint Mathieu. Tout est lié. Un film sur Paradjanov va sortir en 2015.

F.R. : Vous n’oubliez pas non plus l’histoire de la peinture, qu’il s’agisse de Leonard de Vinci, Jérôme Bosch ou Breughel peut-être avec La Tentation de Saint Antoine, ou même l’école de Pont-Aven. Quels peintres regardez-vous particulièrement ? Y a-t-il des peintres contemporains desquels vous vous sentez proche ?

L.T. : Mon hommage à la peinture m’a été soufflé par Tarkovski : dans ses films il y en a partout. Mes peintres de prédilection sont Caspar David Friedrich, Francis Bacon, Gustave Moreau, Frida Kahlo et Louise Bourgeois. Quant à ceux de la nouvelle génération, je regarde beaucoup Kieffer, Neo Rauch, Claire Tabouret.

F.R. : Vos toiles entrelacent les motifs de l’eau, du feu, du lait, de la cire chaude. On peut avoir l’impression d’assister à une cérémonie païenne. Cherchez-vous à créer une sorte de rituel auquel participeraient vos installations mêlant terre, vent/ventilateur, voiles et traces animales ?

L.T. : C’est une ode à la nature, aux éléments. Evidemment, on peut y voir de l’alchimie mais ce n’est pas volontaire. Juste la Vie et ma vie mélangées. Les choses se font et se fondent. Pourvu que ce soit ressenti, c’est tout ce qui compte.

F.R. : Quels sont vos travaux et recherches en cours ? Avez-vous des projets d’exposition ?

L.T. : Je travaille depuis plusieurs mois sur Pasolini, vaste entreprise qui demandera également de l’espace. La maison de la Fontaine m’a fait confiance et cette exposition me permettra peut-être de trouver encore d’autres lieux à investir. Pas de projets d’exposition pour l’instant, mais je rêve d’avoir quelqu’un qui s’en charge pour moi : le temps que je mets à chercher m’empêche d’avancer comme je voudrais : une histoire de four et de moulin !

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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