Entretien avec Jo Vuk, réalisateur de Charclo

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 C’est un film anti-violence et pourtant c’est un film violent, tout en étant profondément pacifiste : comment avez-vous conçu le propos ?

C’est un film sur les différentes formes de violence, avec plusieurs thématiques : la violence psychologique, celle du matraquage qu’on impose à des soldats ; la violence physique imposée au héros, et dans laquelle il prend refuge ; et enfin la violence policière dont j’avais envie de parler – ou plutôt, dans ce cas, d’une tentative de violence.

Il n’y a pas de morale de l’histoire, mais le héros est toujours dans un état de guerre, parce qu’il a peur pour sa survie. Le fait qu’il soit sans-papiers ne l’aide pas à se détendre, étant donné la manière dont on traite les sans-papiers. Le héros a cassé avec sa hiérarchie, avec l’uniforme, avec ce qu’il implique. Il a cassé avec la violence qu’on lui imposait, qui l’obligeait à tuer des gens sans savoir pourquoi ; il a cassé avec le lavage de cerveau ; mais il a gardé la violence physique qu’il a en lui. Il a cessé de la perpétrer gratuitement sur des gens, mais dans un cadre qu’il estime plus juste.

Mais on le voit encore répéter des gestes de son ancienne vie.

Pour moi, il s’est créé plusieurs bulles, rassurantes, pour sa survie. Il y a la bulle physique, de maintien en vie, presque maniaque, mais aussi la bulle psychologique, qui, elle, l’empêche vivre, car il est toujours dans une logique où son cerveau lui dit de tuer des gens, ce qu’il refuse. La violence fait partie de ces bulles, mais c’est aussi parce que la violence a un effet addictif ! J’ai écrit d’autres scénarios sur l’addiction à la violence.

Vous n’envisagiez donc pas d’en faire un pacifiste qui a renoncé à la violence ?

Non, car c’est en-dehors de toute réalité. Évidemment que dans l’idéal, il ne faudrait plus de guerres. Mais dans la réalité, les gens vivent dans des États, perpétuent un système politique et des intérêts économiques. Le héros, lui, a été détruit et ne peut plus refuser ce qui lui a été inculqué. Par contre, il est pacifiste par rapport à des innocents.

Vous diriez que c’est un film engagé ?

Je suis très intéressé par la politique et par le social. Je fais partie d’un groupe avec lequel on ouvre des squats pour les sans-papiers, on vit avec eux, on subit aussi la répression policière. Mais je ne supporte pas les films politiques ! ceux où on nous dit ce qu’il faut penser. Je pense que c’est plus intéressant de montrer aux gens, objectivement, une situation plausible, sans dire que c’est terrible, plutôt que d’orienter un discours et d’obtenir l’inverser.

Pourquoi cette inspiration des Balkans ?

J’ai grandi en Roumanie, je suis arrivé en France à l’âge de quinze ans, je faisais de la boxe à Bucarest avec des Serbes et des Croates. Cette guerre est la plus récente sur le territoire européen. Elle a éclaté toute une région et on en parle peu, parce que le rôle de la France dans ce conflit a été plus que délicat. On ne parle jamais des déserteurs non plus, parce qu’aucun État n’est à l’aise avec eux, et je trouvais intéressant de faire un guerrier solitaire qui avait déserté, et cassé son matraquage psychologique, mais pour le mettre ailleurs. En France, il retrouve les gens dont il a combattu l’oppression.

Quel est le rôle de l’ami ?

Il vient lui parler, le personnage principal ne comprend pas ce qu’il lui dit, mais ils se font du bien l’un à l’autre. L’ami est en galère, il vient des quartiers populaires, il cherche à faire son trou dans le monde du travail, et ça lui fait du bien de raconter sa journée. C’était un peu l’innocent, victime de la société, et je voulais que le héros soit doux avec lui. C’est de l’amitié tacite, qui passe par le regard, par la présence, par l’intonation de la voix. C’est l’ami du solitaire.

Pourquoi avoir montré des policiers aussi noirs, aussi humiliants ?

Je n’ai pas eu beaucoup à forcer le trait ! Dans notre groupe, on subi pas mal de contrôles, de gardes à vue. J’ai rapporté des propos que j’ai entendus. C’est toujours humiliant, surtout quand la personne n’a pas de papiers, ne comprend pas.

La violence policière n’est pas toujours médiatisée – sauf actuellement [ndlr. avec l’affaire Rémi Fraisse]. On ne parle pas des gens mutilés à cause du flash-ball. On peut aussi faire le parallèle avec Malville en 1977, où une manifestation contre une centrale nucléaire avait fait un mort [ndlr. Vital Michalon], exactement dans les mêmes conditions, au milieu des champs, avec une grenade offensive qui lui a éclaté dans les pieds. Mais la violence policière est une réalité quotidienne.

Pourquoi avoir placé l’action dans Paris intra muros ?

Dans les banlieues, les SDF sont peu nombreux. Mon héros est seul, il vit des opportunités de la rue et c’est plus plausible dans Paris. Mais je me suis mis sur le côté industriel des quais de Seine, là où il y a des SDF – alors qu’il n’y en a pas à Saint-Michel ! D’ailleurs, là où j’ai tourné, il y avait déjà un SDF, un déserteur de l’armée russe ! C’est un hasard car j’avais déjà écrit le scénario. Et je me suis dit que j’avais bien choisi l’endroit.

Quelle est la part d’ « onirisme » dans ce travail – terme présent dans la plaquette de présentation ?

Il est présent dans la manière de filmer : on peut filmer des choses très violentes de manière très belle, avec des éclairages. Je suis influencé par les procédés du cinéma expérimental. Mais ça n’a pas été simple, car on a fait le film avec 500€, en auto-production, distribution comprise ! Je n’ai pas pu aller aussi loin que je voulais, je n’avais que deux jours de tournage de nuit, un peu plus d’une journée pour le jour. Les procédés expérimentaux, oniriques, permettent de se mettre dans la tête d’un personnage torturé. Il mélange tout. On se met dans son temps à lui.

Pouvez-vous en dire plus sur ces procédés ?

Je voulais rester accessible, tout de même, pour pouvoir montrer le film dans des festivals. Mais j’ai cherché à créer des atmosphères non réalistes avec des éléments réalistes, filmer crument quelque chose, et le modifier avec l’audio. Par exemple, pour la première scène du film, il n’y a pas un seul bruit de ville. J’ai recréé une respiration ralentie. Le son du début est un morceau connu, à la guitare électrique, mais que j’ai mis à l’envers, tendu. J’utilise le décalage, entre l’image et le son.

Comment s’est passé le fait d’être à la fois réalisateur et acteur ?

J’aime jouer, et je me retrouve dans ce personnage, hanté par la violence. Je connais un peu le serbe. J’ai fait la production en une semaine, je n’avais pas le temps de rencontrer des acteurs qui m’auraient inspiré, doués en sport de combat. C’était donc aussi une facilité. J’avais déjà fait un essai avec l’équipe de tournage, qui connaissait mon univers et savait ce que je voulais. Je leur faisais confiance.

C’est difficile d’être devant et derrière, mais pour ce film, c’était plus simple. En plus, quand j’écris, c’est un peu une thérapie.

Et votre prochain film ?

Il s’appelle Angiogenèse, terme qui désigne un processus de cicatrisation. C’est encore une fois quelqu’un qui vient des pays de l’Est, un Roumain. Mais la sphère est totalement différente, puisque c’est la jeunesse dorée, superficielle, libérale qui vient faire ses études en France. Il faut sortir le samedi soir, se droguer, boire, sans trop réfléchir, avoir plein d’amis, être très actif dans les réseaux sociaux. Et un soir, le héros se fait lyncher par l’équipe de sécurité d’une boîte de nuit. Il n’était pas né dans la violence, il ne connaît pas la violence économique, et développe une deuxième personnalité, devient très aiguisé sur sa vision de la société, et rejette tous les principes qui l’avaient rassuré à un moment donné. Il finit par s’isoler et se créer un campement en lisière d’une forêt, et se reconstruit.

J’ai aussi deux longs métrages – un road movie, sur deux terroristes militants qui se rendent compte de l’impact de leur acte et sont poursuivis par une police clandestine. Et le deuxième que je garde secret car il n’est pas protégé !

L’inconscient semble important dans votre travail. Pourquoi vous intéresse-t-il ?

J’ai moi-même fait une hypnothérapie, et cette expérience amène beaucoup d’images, c’est très filmique ! C’est aussi une source d’inspiration.

Propos recueillis par Natalia Leclerc

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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