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Au début, on pense que ce sera sage. Xavier Le Jeune, le directeur et programmateur de l’Estran explique que ce qu’on va voir est une avant-première, un spectacle qui vient d’être bouclé après quinze jours de résidence à Guidel pour la mise en place.

Derrière lui, un cylindre de tulle sur lequel est projeté une image, jolie comme un fond d’écran. Bon. L’image s’évapore, on voit le pianiste se lever, faire le tour du piano, il va taper sur le cadre. Dans le cylindre de tulle, l’autre type, derrière un Mac, des surfaces de contrôle, des samplers s’empare du son. Le pianiste se rassoit, de trois quarts par rapport au public qui voit ses mains, mais pas son visage. Bon. On redoute le concept expérimental autocentré. D’autant que le type, derrière les platines, s’appelle Otisto 23. Devant le piano, c’est Laurent De Wilde. Et soudain on comprend que le seul problème qu’il pourrait y avoir, c’est qu’à l’Estran, on est assis. La tête bouge, le beat tape, ça tabasse même, et au-dessus des basses, des lignes aériennes, jazzy, détachées. Le dispositif qui permet au piano de communiquer avec les machines illumine d’une petite diode chaque touche qu’il joue. Ainsi, on voit ce qui est repris par les samplers et ce qui est joué en direct. C’est bien de la magie, pas de l’arnaque. À l’intérieur de leur cocon, De Wilde et Otisto se font des signes, communiquent avec de grands gestes de la tête, de la main: reprends la phrase, je l’ai, attends, plus qu’une boucle après le break.

Et le break se transforme en drop, le son vire franchement au dubstep. C’est-à-dire à la musique d’aujourd’hui, avec des wow wow woooow tatata wo wo wooo, le rythme n’est plus seulement syncopé, il est haché, tronçonné, sans pour autant que la pulsation disparaisse jamais. C’est tellement bien amené, on se tourne vers le voisin et on voit sur son visage le même sourire.

Lorsque ça s’arrête, Laurent De Wilde sort de sa tour évaporée pour nous expliquer que les sons sont produits par le piano, même les sons percussifs, ou cristallins, puis qu’Otisto les triture pour en extraire toute la palette sonore qu’on a pu entendre. Mais pour devenir une vraie règle, une pratique, cette pratique qu’ils ont utilisée lors de l’enregistrement de leur précédent album Fly !, doit souffrir des exceptions. En studio, le saxophoniste Guillaume Perret, le percussionniste Bijane Chemirani ainsi que le beatboxer Nico Giemza Tiko ont permis à Fly ! De devenir Superfly ! De ces enregistrements du nouvel album, Otisto a travaillé des boucles qui permettent au duo d’exploser la richesse sonore dès les premières notes du morceau suivant. Duo, vraiment ? Non, car le travail de Nicolas Ticot à la vidéo hisse le V-jaying au rang d’art. Ce troisième improvisateur s’adapte au climat que dégage le morceau, et le trio semble réagir aux sensations du public… à moins que ça n’aille dans l’autre sens ? Chacun reprend l’autre, l’écoute est des deux côtés de la scène, gare au larsen émotionnel. Nicolas Ticot évite la facilité, lorsque la musique accélère, il lui arrive de freiner le rythme de ces images, parfois abstraites, parfois petits morceaux de photos, d’illustrations, de photos martyrisées. Les musiciens disparaissent tout à fait, ou sont soudains seuls sur la scène puis le cylindre de tissu devient un tube de lumière incandescente. Le dispositif vaut tous les effets 3D du monde. Si on se retourne pour regarder d’où sont projetées les images, on voit Nicolas Ticot danser, au même rythme qu’Otisto, et on comprend qu’il n’y a pas de différence de nature entre les boutons d’une surface de contrôle vidéo, les pads d’un sampler ou les touches d’un piano : c’est le musicien qui fait l’instrument. Les morceaux s’enchaînent, Monkadelik, Druminium, Flying Lips … à chaque fois la complicité entre les trois artistes se renouvelle, se reconstruit.

Maintenant, Laurent De Wilde joue une note, puis une autre, puis une autre. Juste trois notes, juste le temps qu’on comprenne que chacune est associée à un motif visuel. Un diamant, une galaxie, et quoi encore ? On ne sait pas, mais on sait que maintenant les cordes, les fils, les ondes, tout est lié, et qu’on est en train de vivre une transe syncrétique rare. Lorsque ça s’arrête, tout le monde semble surpris d’être encore sur terre. Même le trio n’a pas prévu de morceau pour le rappel. Ou plutôt, soyons en sûr, ils avaient prévu de rejouer Flying Lips, – « je crois que c’est le tube de l’album, mais chacun voit le tube à sa porte », la salle rit – ils ont prévu de le rejouer pour nous prouver que chaque nouvelle exécution est différente. La deuxième version est encore meilleure que la première, plus resserrée, plus percutante. On comprend alors qu’ils ne nous tournent pas le dos : ils se font face, et on voit, entre eux, la musique se faire, déjà parfaite mais jamais figée, jamais terminée : un chantier réservé au public.

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One Comment

  1. otisto23 ou Dume pour les intimes / 8 octobre 2014 at 1 h 07 /Répondre

    Merci Matthieu, un très beau papier virtuel! merci d’avoir entendu, vu et écouté le concert avec une attention si proche de ce qu’on aimerait qu’elle soit pour toutes les audiences. Merci de dire du bien, sans condescendance,
    merci de ne pas utiliser trop de superlatifs, et enfin merci d’avoir compris que l’on essaie de faire de la musique et que l’on ne se cache pas derrière un rideau de fumée technologique. On prend beaucoup de risques, comme le font des musiciens qui aiment la musique.

    à bientôt j’espère de te croiser, car je n’ai pas eu ce loisir, j’ai eu un coup de mou terrible après le concert et j’ai du m’asseoir un moment dans le noir, seul, afin de récupérer l’énergie dont j’ai besoin pour faire face aux « très intéressant, j’adore ce que vous faites … » habituels, mais vides de sens en comparaison de la clairvoyance de ton analyse.

    musical et cordial, ou l’inverse,

    Dume aka Otisto 23

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