Deux princes des lettres dans la tourmente

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Stephan Zweig/Joseph Roth, Correspondance 1927-1938, Editions Payot et Rivages, 2013

Stefan Zweig et Joseph Roth comptent parmi les consciences les plus lucides que l’Autriche donna au monde. Écrivains juifs de langue allemande contraints de fuir leur patrie à mesure que l’ignominie hitlérienne ravageait les bibliothèques, ces deux titans fragiles auront su édifier dans la détresse d’une Europe effondrée une amitié résistant aux avanies d’un temps extrêmement périlleux pour quelques-uns des derniers honnêtes hommes d’une civilisation à bout de souffle. Kafka avait vaincu le diable en le regardant droit dans les yeux après l’avoir invité à son pupitre, le voici qui revient, armé de haine et de ressentiments, sous les habits amidonnés de la crapule.

Que faire en effet quand progresse la détresse? Travailler, travailler, travailler à maintenir haut sensibilité et dignité dans le refus de toute compromission.

Mi-février 1933 – Hitler est le nouveau chancelier de l’Allemagne – Joseph Roth écrit sans détour: «Nous allons au-devant de grandes catastrophes. Mises à part les catastrophes privées – notre existence littéraire et matérielle est détruite – tout cela mène à une nouvelle guerre. Je ne donne plus cher de notre peau. On a réussi à laisser gouverner la barbarie. C’est l’enfer qui gouverne.»

Si Joseph Roth est un écrivain impécunieux, vivant à l’hôtel – «Tout ce que je possède, ce sont trois malles. Et cela ne me paraît pas étrange du tout» – sans cesse harcelé par le manque d’argent et le besoin d’entretenir plus pauvres que lui (des maîtresses, des enfants), Stefan Zweig – qui l’aidera financièrement de façon régulière – est quant à lui un écrivain riche, mondialement estimé, parvenant à organiser son existence dans le souci permanent de construire son œuvre en la préservant au maximum des contingences parasites et des tracas du quotidien: «Ma femme est à Salzbourg [Friderike et Stefan Zweig viennent de se séparer]. Je suis de nouveau apaisé et serein, je travaille tranquillement et constamment. Nous n’avons finalement besoin que de calme et d’un peu de solitude autour de nous.» (Londres, 20 mai 1936)

Relevons ici l’importante lettre du 17 janvier 1929 dans laquelle Stefan Zweig se livre avec la plus grande clairvoyance: « Mon rapport à la littérature est extrêmement curieux. Jeune homme, j’ai commencé à écrire par orgueil, par un désir de jouer avec l’esprit et, indépendant comme je l’étais, je n’ai jamais pensé en faire une profession (aujourd’hui encore cette idée de métier me répugne). Puis, après la guerre, mes livres ont connu un écho plus large, un écho international même, qui m’a plus désorienté que ravi: je n’ai ni la capacité, ni la vocation, ni le goût de jouer le pontifex maximus et l’haruspex litteraris; l’obligation dont on me charge m’oppresse, me tourmente, me rend inquiet, je suis dégoûté par cette pléthore de correspondances et de papier imprimé: une pulsion nomade, profondément ancrée en moi, qui remonte peut-être à mes racines juives, se cabre contre le mode de vie qui m’est soudain imposé, et je suis peut-être le seul parmi les gens en vue qui met toutes ses forces à essayer de réduire son audience. Je n’adhère plus à aucune association, je ne fais plus de lectures en public, je suis effrayé à l’idée de devoir être, après trente ans de littérature, un écrivain fécond et multiple, chaque année, pendant vingt ans encore (…) je déteste tout ce qui est public et je ne regrette rien tant que d’avoir écrit sous mon nom: la vraie vie est la double vie.»

Plus loin: «Mieux vaut être peu lu et peu reconnu, mais libre!»

Plus loin encore, ce passage admirable: «Je crois que la monotonisation, le métissage, l’adaptation et l’uniformisation de notre Europe progresse à un point tel, à cause de l’Amérique, que l’on ne sentira bientôt plus le parfum épicé et piquant du judaïsme dans cette pâte plusieurs fois pétrie: tous les types commencent à se ressembler (il suffit de regarder les magazines) et cette façon de tout niveler progresse avec une sidérante rapidité. (…) la question juive ne se résoudra (hélas!) que par la dissolution de toutes les différences dans la centrifugeuse qu’est devenue notre Europe.»

La centrifugeuse sera un vaste camp d’extermination.

Les journaux mentent ou apportent des nouvelles calamiteuses, l’Autriche est au bord du naufrage, la paix est «anémique». Pourquoi rester davantage sur le Vieux Continent? «L’odeur de pourriture en Europe nous monte tous au nez: un peu d’air venu d’ailleurs et vous seriez rasséréné par un mouvement de l’âme, vous mon cher, mon important ami» (lettre de Stefan Zweig adressée de Londres, le 17 octobre 1937).

Privilégier l’œuvre à venir sur toute autre considération pouvant paraître légitime constitue pour nos deux écrivains une ligne directrice les unissant dans une amitié aussi franche qu’indéfectible. Joseph Roth boit certes peut-être plus que de raison, mais l’auteur de La Marche de Radetsky n’oublie pas de rappeler à plusieurs reprises que l’alcool est chez lui bien davantage une conséquence – d’une vie misérable – qu’une cause: «on ferait mieux de parler de ‘vigilance par l’alcool’.» Poursuivi par ses créanciers, on peut affirmer que Joseph Roth se tue littéralement au travail, multipliant livres et articles à une cadence infernale: «La pauvreté serait un bonheur, mais pas l’exiguïté. Et pas les dettes. Et pas les obligations matérielles. Je suis avili, tous les jours, et le mépris de moi-même se transforme en maladies physiques de toutes sortes.» (6 décembre 1935)

Pour chacun, en ces années où nombre d’éditeurs se voient contraints de mettre un terme aux contrats les liens à des écrivains juifs – «Nous avons perdu notre public de soixante-dix millions» (Stefan Zweig) – le rythme de production est cependant impressionnant: L’Antechrist, Job, La Fuite sans fin, Le Marchand de Corail pour Joseph Roth – liste loin d’être exhaustive (seize romans et dix-neuf nouvelles en vingt ans) – Erasme, Castellion contre Calvin, La Guérison par l’esprit, Fouché, La Pitié dangereuse pour Stefan Zweig. Hitler voulant les faire taire aura bien au contraire augmenté leur clairvoyance: «Ce ‘renouveau national’ va jusqu’à la plus extrême folie. Il a exactement la forme de ce que l’on appelle en psychiatrie le syndrome maniaco-dépressif. Voilà à quoi ressemble ce peuple.» (Joseph Roth, 6 avril 1933)

Se réfugier dans le sionisme pour fuir gorge haute «l’Adolferie»? «Les sionistes – à la différence de tous les autres juifs – sont très proches des nazis.» Point de salut pour Joseph Roth hors la littérature (cette façon de nettoyer les écuries d’Augias) et l’orbe du catholicisme monarchique, c’est-à-dire d’une dépendance consentie à l’universel Prince: «Ce qui m’importe c’est seulement Dieu et provisoirement, sur terre, comme domaine à l’intérieur duquel je peux travailler et dois accomplir mon devoir terrestre, un empire allemand catholique.»

L’œuvre de Stefan Zweig vue par son ami – «une forme de sagesse (…), quelque chose qui est aussi en rapport avec la beauté de la nature» – définissant ainsi son art poétique: «Toute objectivité est de la cochonnerie, mais il ne faut pas le montrer.» (20 novembre 1930) Comprendre que les effets réalistes ne sont que constructions savantes de fins couturiers: «Un moine m’a écrit. La vie est tellement plus belle que la littérature! Je plains la littérature! C’est une escroquerie!» (13 mai 1931)

Lettre de l’auteur du Monde d’hier – coupable d’être «universel» pour des nazis voulant sa peau – à un écrivain s’enfonçant peu à peu dans le désespoir le plus noir, chavirant au moindre malheur, se transformant en véritable «mur des lamentations»: « Pensez à votre mission pour laquelle vous devez garder intact ce qu’il y a de meilleur en vous; vous n’appartenez ni à vous ni à votre femme mais à toute une génération qui (je le sais) attend de vous une œuvre essentielle.» Quelques années plus tard: «Vous avez le droit de ruiner votre vie mais pas votre art.»

Apparaissent en ces pages sauvées du bûcher les figures désormais quelque peu oubliées de Roger Martin du Gard (prix Nobel de littérature 1937), Jules Romain ou Romain Rolland, hommes de bonne volonté («Tout comprendre pour tout aimer») situés à la charnière de la fin des Temps modernes et du début des Temps apocalyptiques. Joseph Roth, refusant obstinément d’être un juif de l’arrière, l’affirme: «L’abrutissement du monde est plus grand qu’en 1914. L’homme ne bouge plus quand on blesse et assassine l’humain. En 1914, on s’efforçait de toute part d’expliquer la bestialité par des motifs et des prétextes humains. Or, maintenant on affuble simplement la bestialité d’explications bestiales qui sont pires encore que tous les actes de bestialité.»

Sonnera désormais en permanence l’hallali.

«Crever dure plus longtemps que vivre» (carte postale de Joseph Roth, Ostende, 2 août 1937).

«Je n’ai plus de place nulle part, je suis partout un étranger, tout au plus un invité; même la patrie que j’avais élue, l’Europe, est maintenant perdue pour moi depuis qu’elle se déchire pour la seconde fois dans une guerre civile suicidaire. Contre ma volonté, je suis devenu le témoin de la pire défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité, dans la chronique des époques; jamais – et je le dis sans la moindre fierté mais au contraire avec honte – une génération n’a subi, comme la nôtre, une telle chute morale en partant de si haut d’un point de vue spirituel» (Stefan Zweig avant son suicide).

Et la mort est un maître venu d’Allemagne (Paul Celan).

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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