Jazz ? Non, jazz…

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Rencontre avec Frédéric Roy, le programmateur de cette édition 2014 du festival, et Anne Yven de l’association Penn Ar Jazz

Stéphane Debatisse: Frédéric Roy, c’est votre première édition en tant que programmateur. Quelle touche personnelle allez-vous apporter à cette édition?

Frédéric Roy: Je connaissais bien Penn ar Jazz avant d’arriver parce que je travaillais au Pannonica (ndlr: salle de spectacle à Nantes qui programme essentiellement du jazz et la musique improvisée) qui est une organisation un peu semblable à celle d’ici. On s’échangeait déjà des contacts et programmait des artistes en tournée. Il y a une communauté d’esprit.

C’est un peu prétentieux de dire qu’on va apporter quelque chose. Pour l’instant je suis le petit nouveau qui essaie de comprendre l’environnement brestois, et les particularités du festival avec sa tournée la première semaine. J’ai programmé des artistes que je connaissais et que j’avais déjà entendu. Je n’ai pas de volonté de tout révolutionner, c’est la 11e année du festival, le projet est fort !

J’ai envie de mélanger un peu plus les courants du jazz: dans la famille du jazz il y a le free jazz, l’impro, le jazz contemporain ou jazz actuel… J’avais envie de traduire ça: on a un concert d’orgue improvisé à l’église, on a Lionel Garçin et Christian Pruvost qui vont jouer au centre d’art Passerelle; ce sont des improvisateurs purs et durs qui vont transformer leurs instruments. Ils jouent du saxophone et de la trompette mais on ne va quasiment pas entendre de saxophone ou de trompette. L’instrument est pris pour ce qu’il peut permettre au niveau du son, mais on n’est pas dans la culture de Miles Davis et ses descendants. On est vraiment dans la technique étendue. Il joue avec des ballons ou des petits accessoires sur sa trompette pour en changer le son.

Il y aura du jazz américain, européen, de l’impro, du jazz australien. Ce festival reste un festival alternatif par rapport à ce qui se fait dans le monde du jazz aujourd’hui. On programme des artistes très peu connus du grand public. C’est notre travail de réussir à attiser la curiosité par le biais du festival.

La critique est importante pour moi: venir voir un spectacle, aimer ou pas, et critiquer, en parler. Je préfère que les gens me disent qu’ils n’ont pas aimé le concert plutôt que de me dire qu’ils ne viennent pas parce qu’ils ne vont pas aimer. Notre travail, c’est de faire en sorte que les gens ouvrent la porte et que ce soit un peu moins confidentiel. D’ailleurs certains concerts sont gratuits, d’autres à 5€.

Anne Yven: On joue aussi avec les difficultés du mot jazz. Ce mot est le point commun de tous les artistes qui sont regroupés sous cette affiche, mais ils ont tous envie de dire : “ok jazz, mais pas que…” Ils ont tous une difficulté avec ce mot-là qui est à la fois synonyme d’exigence mais aussi de prestige et d’élitisme dont on ne veut pas, de musique proposée pour des musiciens dont on ne veut pas non plus.

CR: On considère que c’est une musique de création et on essaie de ne pas montrer des choses qui ont été vue, revues, rebattues, que ce soit les chanteuses qui chantent toutes comme Billie Holiday ou des joueurs de jazz manouche qui jouent tous comme Django Reinhardt. Cette année dans la tournée on programme du flamenco, mais du flamenco un petit peu différent. Le guitariste est dans la tradition mais il est accompagné par un violoncelliste qui vient éclater la forme, et apporter un grain de sable. Le grain de sable, c’est ce qu’on défend.

SD : Vous parlez de musique de création. Quelle est la place de la création dans ce festival ?

FR: Il y a deux idées derrière la création: la création, ce sont les musiciens qui au jour le jour dans leur musique, leur répertoire, leur rencontre sont dans la création musicale, c’est la création artistique. Et puis il y a la création “administrative” qui consiste à mettre des moyens pour faire en sorte que, dans cette édition du festival, Journal intime et Marc Ducret puissent venir en résidence et créer leur répertoire. La plupart du temps les jazzmen créent tous seuls chez eux. Ce sont deux choses qui s’imbriquent, mais ce n’est pas le même fonctionnement.

C’est une manière pour nous d’accompagner les artistes et ça permet aussi de donner de la résonance au festival. Marc Ducret n’est pas n’importe qui dans le jazz européen et ça pose le jazz à Brest sur la carte du jazz en Europe. On peut aussi faire des créations avec des musiciens locaux.

SD: Justement, quel est le lien entre le festival et les musiciens de la ville ?

FR: Je suis arrivé cette année et je n’ai pas encore vraiment rencontré les musiciens brestois ni du Finistère, mais le projet ARCH permet d’intégrer ces musiciens locaux et en particulier l’orchestre Nautilis. C’est un projet assez riche: ce sont des rencontres entres musiciens qui viennent d’horizons différents, particulièrement des Etats-Unis (de Chicago et New York) et des Brestois. Ça permet de se rencontrer musicalement dans un premier temps et pourquoi pas, si la rencontre se passe bien, d’avoir des projets ensemble. Ce rapprochement permet également que des artistes Brestois aillent à Chicago et a donné lieu à des enregistrements de disques dont un qui va sortir.

AY : En effet, quand il y a des coups de cœurs, il y a aussi la possibilité d’aller plus loin grâce à ce projet et de lancer des collaborations sur le moyen ou long terme, quand deux musiciens se trouvent face à une envie de créer ensemble. Il y a eu dans l’édition 2012 de l’Atlantique Jazz Festival  une rencontre entre un trompettiste d’ici (Philippe Champion) et un batteur de Chicago (Hamid Drake). Ils sont sortis abasourdis tous les deux du concert en disant qu’il fallait absolument qu’ils se revoient et ils ont enregistré un album aux Etats-Unis. Il s’appelle Le Chant des pierres et paraîtra chez MZ records en octobre

SD: Pour le festival, vous investissez vraiment toute la ville. Est-ce une volonté de s’ouvrir au plus grand nombre ?

FR: Ce sont les musiciens qui impliquent ça. Le fait qu’on soit dans le jazz et que ces musiciens soient dessinateurs, architectes, etc, permet d’avoir une palette large. Les salles correspondent à ce que les musiciens veulent donner.

Il y aura par exemple un solo d’orgue à l’église Saint-Louis. Il ne faut pas s’attendre à entendre du Bach. On est très loin de ça. On est dans l’art sonore. Jean-Luc Guionnet fait vrombir les tuyaux. Il va jouer de l’accoustique de l’église. Il a des connaissance en architecture. Il trouve que c’est un bâtiment dans un bâtiment et travaille plutôt la matière sonore que le côté très précis. Il est déjà venu voir l’église et a davantage regardé comment était fait le lieu que l’instrument. C’est un sculpteur sonore, ça rappelle des intros de Pink Floyd.

Au centre d’art Passerelle, ancienne murisserie de bananes, les musiciens relèvent le défi du lieu et de l’architecture. Ils vont jouer dans les coursives, se répondent.

AY : Frédéric va valoriser le patrimoine brestois ! Plus sérieusement on veut que les gens se croisent dans la ville et qu’un concert influence celui d’après. En amenant, sur le campus à midi, des artistes que les étudiants n’ont pas entendus en boucle à la radio ou sur youtube, on leur donne la possibilité, si ça leur plait, de venir voir le concert du soir au Vauban, au Quartz ou au Mac Orlan. Ca a été le cas par exemple pour Napoleon Maddox il y a deux ans qui faisait du beatbox, pas vraiment connu à Brest. Il s’est produit tout seul tout timide au CLOUS à midi. Il a mis tout le monde KO, et on a revu tous les étudiants le soir au Vauban, il y a eu un déclic avec le public, et tous les ans il se passe des choses comme ça.

Atlantique Jazz Festival, du 14 au 19 octobre à Brest, et en tournée à partir du 3 octobre. Plus d’infos sur http://www.penn-ar-jazz.com/

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Stéphane DEBATISSE
About the Author

Amoureux de Bach, Purcell et Monteverdi, Stéphane ponctue ses écoutes baroques d'un peu de folk et de blues... Grand lecteur de fantaisie et de bande-dessinée, il aime aussi les recettes de cuisine!

 

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