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Taoufiq izeddiou est un artiste danseur-chorégraphe invité au festival de danse contemporaine la becquée. il sera au mac orlan le mercredi 8 octobre 2014, à 20h30, dans un plateau partagé avec sharon fridman.

Julie Lefèvre : Avant de danser, vous avez fait bien d'autres choses: des études d'architecture, de la boxe... Pourquoi la danse ? par nécessité ? par hasard ?

Taoufiq Izzediou: Je pense que c'était par hasard. C'était par hasard, mais en même temps, j'étais à la recherche de quelque chose que je ne connaissais pas. Je cherchais à m'échapper. À l'époque, je voyais toutes les portes et les fenêtres fermées. Je dirais que de ma génération, il y a deux groupes : ceux qui ont choisi la facilité, et ceux qui ont souhaité se construire et aller plus loin. J'ai testé, j'ai fait du théâtre, j'ai fait de la boxe, des études d'architecture, j'ai travaillé dans la rue, j'ai vendu des choses... Je suis tombé dans la danse par hasard, disons par l'intermédiaire du théâtre. Mais ce n'était pas ma priorité.

JL: Votre contact à la danse a-t-il été marqué dès le départ par une esthétique contemporaine ?

TI: Non, plutôt modern-jazz. Nous étions très contaminés par les séries, les films indiens, Michael Jackson, le smurf, un peu le hip-hop. Je pense que le modern-jazz m'a aidé à me dépenser, à canaliser mon énergie, à me situer devant un miroir en tant qu'adolescent, à être combattant...

JL:  Dans votre parcours, vous avez croisé Bernardo Montet. Qu'est-ce qui a découlé de cette rencontre ?

TI: Un jour, l'Institut français de Marrakech fait savoir qu'un atelier de danse sera proposé pendant trois heures avec Josef Nadj. Un atelier qui s'appelle "danse contemporaine". À ce moment-là, bien sûr, je ne sais pas ce que cela veut dire. Je viens et je fais l'atelier de trois heures. Et là je trouve l'architecture, le théâtre, la danse, tout ce que je veux y mettre, la parole, la folie, l'inconnu... tout. Et je me demande, "Mais c'est quoi ce truc qui rassemble tout ? où l'on peut tout faire ? où l'on peut s'appuyer sur tout ce que l'on a, où l'on peut chercher en nous ?".

Deux mois après, se tenait un stage avec Bernardo Montet. Je ne connaissais pas Bernardo, mais je connaissais désormais ce mot "danse contemporaine". Je suis arrivé tôt, à 17h. Le cours commençait à 18h30. Bernardo était dans la cafet', je ne parlais pas très bien français. Il me voit, il me dit "Viens !". Un peu timide, je viens. Il me dit "Alors, qu'est-ce que tu veux faire?" Je réponds "Je veux me casser d'ici". On parle, on parle. Il me dit "Écoute, je vais te transmettre un solo". Je ne réalise pas alors l'impact de ce qu'il est en train de me dire. Moi je lui dit "je veux me casser d'ici, je veux un visa, je veux de l'argent pour partir", et lui, il me répond "je vais te transmettre un solo". Je ne comprends pas la réponse qu'il me fait, je ne comprends pas du tout l'équilibre entre ma demande et sa proposition. Au mois d'avril 2000, je me rends à l'Institut français et les gens me félicitent. Je ne comprends pas pourquoi. "Tu es dans le programme avec Bernardo Montet, Michel Bernard de Paris VIII vient pour faire un débat autour de ton corps et de celui de Bernardo et de la question de la transmission". C'est quoi ce truc ? Je me demande. Et voilà. Il m'a transmis le solo. Je le danse pour la première fois à Marrakech. Puis nous tournons en France et la première ville dans laquelle nous jouons, c'est Brest. Cette affaire a été le démarrage de ma carrière professionnelle.

JL : Pourquoi ce départ du Maroc était-il nécessaire ?

TI : En tous cas, ce départ, avec Bernardo, il a pris une toute autre dimension. C'est devenu un aller-retour permanent. Heureusement. L'idée était de construire là-bas et ici. Bernardo, c'est un peu comme une base aérienne qui te protège en cas de problème. Je rentre en confiance chez moi avec du courage, de la volonté et l'envie de changer les choses. Mais à la base, c'était le rêve de nombreuses personnes de ce continent de partir. Tu vois noir. Quand tu vois noir autour de toi, tu essaies de regarder ailleurs.

Aujourd'hui, être au Maroc c'est une force. Et construire le Maroc, c'est un devoir.

JL : Dans ce sens, vous faites de nombreuses choses à Marrakech. À commencer par les laboratoires que vous avez mis en place...

TI : Dès 2003, Bernardo me pousse à créer une pièce pour un groupe puisque je n'avais jusque là réalisé que des solos. Mais je ne trouvais pas de danseurs au Maroc. L'idée est partie de là : former des danseurs et les initier. Nous avons donc crée le premier laboratoire. Il y a eu cinq cents inscrits. C'était une horreur, c'était insupportable humainement (rires).

JL: Mais qui étaient ces personnes inscrites ?

Des jeunes, des jeunes filles de foyer, des gens de la fac, des gens de l'Institut français, des gens de maisons des jeunes... On est allé les rencontrer afin de leur expliquer ce que nous étions en train de mettre en place. Et ils se sont inscrits. Nous avons fait trois groupes : le vivier, les extra(s) et les flottants. Le vivier, c'était des jeunes qui venaient sept heures par jour, les extra(s), des gens de talents qui venaient après 18h, et les flottants, des personnes qui venaient une fois par semaine. Cela a duré trois ans. Les cinq cents se sont transformés en cent cinquante personnes réellement engagées.

JL: Comment expliquer ce nombre de personnes qui se sont inscrites spontanément. Est-ce lié à un rapport à la danse déjà fort dans une culture locale ?

TI: Oui, il y a un rapport à la danse. Il y a la curiosité de quelque chose de nouveau. Il y aussi les gens qui se trompent d'adresse et qui pensent perdre de la graisse en venant, ou danser sur Shakira. Il y a ceux qui viennent parce qu'ils entrevoient une porte ouverte pour partir à l'étranger, et d'autres qui s'inscrivent pour rencontrer des filles et des garçons. Mais la danse est le pan de tout cela. Avec le temps, les cent cinquante personnes qui sont restées étaient là pour la danse.

 

JL : Avec ces personnes, et en particulier les femmes, la question du rapport à son propre corps et au corps de l'autre a-t-elle été compliquée ?

TI: Oui, c'est une question très compliquée. Ce que je peux dire, c'est que la première année d'existence des laboratoires a été pour moi un réel moment de formation à la transmission, avec la question sous-jacente qui est "Comment transmettre en tenant compte d'un contexte socio-culturel et religieux?". La notion de danse contact n'est pas la même en Europe, au Maroc, au Sénégal... En ce qui nous concerne, le contact entre les corps s'est établi avec une distance de cinq centimètres entre les personnes. Cela permettait à chacun d'être en confiance, en sécurité. Et ce contact, à cinq centimètres d'écart entre les gens, était très beau. Parfois presque plus fort que des corps qui se touchent.

JL: Ces laboratoires se poursuivent ?

TI : Nous sommes au deuxième module, qui a pris une forme un peu différente. Il y a quinze danseurs en formation depuis un an et demi, avec moi, dans une dynamique perpétuelle de création-formation. L'idée est de créer, pour ces danseurs, un rapport au public. Cela les encourage à créer parce qu'ils sont attendus quelque part. Ils sont tous sur la création de solos. Il y aura six solos, écrits en dialogue avec eux, qui seront présentés dans le festival du mois de mars. L'idéal est de les pousser vers l'écriture chorégraphique, afin qu'ils puissent devenir autonomes.

JL : Quelle est la situation de la danse contemporaine au Maroc ?

TI : La danse contemporaine va bien. C'est-à-dire qu'il y a quelques chorégraphes qui présentent un travail intéressant. Mais nous sommes trop peu nombreux, cinq ou six. Nous présentons notre travail à l'étranger et l'impact au Maroc est minime parce qu'il existe peu de lieux et qu'il n'y a pas de réelle politique culturelle pour soutenir ces énergies.

JL : Quel est le public ?

TI: Je ne peux parler que de mon expérience à Marrakech. Le public, il est là où on va le chercher, c'est-à-dire partout. À la sortie de l'école, sur la grande place, jusque chez les gens. Il y a également un public qui est lié à l'Institut français, donc éclairé et cultivé, ainsi que des étudiants de l'école de cinéma.

JL: Vous avez également créé un festival de danse contemporaine à Marrakech.

TI: Oui, il s'appelle "On marche".

JL: Pourquoi ?

TI: Parce qu'il y a l'idée d'une marche collective. On lutte pour faire vivre ce festival avec des questions d'autorisation qui nous sont données puis retirées, avec des financements qui n'existent pas. Alors on marche, puis on tombe et l'on se relève. Et c'est aussi cela, la danse contemporaine. Il y a également la marche comme écriture, comme base de la danse.

JL : Comment s'organise ce festival ?

TI : Il s'organise entre autres avec des amis qui m'aident à accueillir les artistes, à les restaurer, à les loger. Ce sont des artistes du monde entier qui acceptent de venir sans être payés et la contrepartie que nous leur offrons, c'est la présence de programmateurs. Par exemple, lors de la prochaine édition, il y aura quinze programmateurs étrangers de festivals de danse contemporaine. Il y a un enjeu fort pour les quelques chorégraphes marocains. C'est une opportunité de donner à voir son travail, un espace de visibilité.

JL: Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la pièce Aaleef, que vous allez présenter au festival La Becquée ?

TI: Aaleef signifie deux choses : "on tourne", mais c'est également la première lettre de l'alphabet arabe. Ce solo et sa création, c'était pour moi la nécessité de questionner pourquoi et comment je danse. De m'interroger sur mon rapport brut et sauvage à la danse. De me demander si je pouvais danser et écrire différemment, et si tout simplement, je pouvais faire autre chose que danser. L'une des réponses que j'ai trouvée en écrivant cette pièce, c'est que si je ne danse pas, je deviens fou.

La pièce interroge également la dialectique tradition et modernité. Pour l'écrire, j'ai puisé dans la musique et la danse Gnawa. C'est un procédé presque thérapeutique au Maroc qui rassemble hommes et femmes dans une transe collective, un rituel de danse nocturne que l'on appelle la lîla. Ces gens dansent, se libèrent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement. Quand ils tombent, on ne les amène pas chez le médecin, mais la communauté prend soin d'eux jusqu'à ce qu'ils se réveillent tranquillement. En observant ces danses, j'ai observé que très régulièrement, les femmes tombent en premier et cela m'a questionné. Est-ce lié à notre société qui se construit en les écrasant ?

JL: Sur quel type d'instrument se construit cette musique Gnawa ?

Il y a plusieurs instruments fabriqués de manière ancestrale à partir de matière animale. La pièce intègre un musicien, un joueur de guembri. C'est un instrument à trois cordes. Il est constitué d'une caisse de résonance construite avec une peau de dromadaire. Les cordes sont en boyaux tressés, de différentes épaisseurs. Toujours dans la dialectique tradition et modernité, le guembri se transforme en guitare électrique dans la pièce.

JL: Que pensez-vous de l'idée de plateau partagé, comme ce sera le cas demain soir à la Becquée ?

TI: Pour le public, c'est très positif, cela lui permet de découvrir différentes choses. Pour nous, les artistes, cela déplace les enjeux et il y a nécessairement un stress lié à cela. Mais demain soir, j'ai la chance de présenter mon travail en première partie, ce qui me facilite les choses. Je trouve que c'est toujours plus dur d'attendre la deuxième partie, le public est déjà installé, engagé dans une pièce.

About the Author

Rédactrice et photographe. Enfant, elle a des correspondants un peu partout. Elle écrit des lettres à longueur de journée (même en classe), les envoie parfois – pas toujours. Plus tard, elle est diplômée de sciences-po Bordeaux et d’un MASTER en management du spectacle vivant.

 

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