Une machine de guerre à plusieurs dimensions

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À quoi bon la critique en temps de détresse?

Un livre, un film, une œuvre ayant besoin d’un soutien critique n’est-il pas, au fond, maintenu sous respiration artificielle?

Le public, comme disent les publicitaires (Frédéric Beigbeder), n’est-il pas le seul juge?

Faut-il considérer aujourd’hui la promotion comme l’horizon indépassable de l’activité exégétique?

La culture littéraire est-elle le plus hypocrite des alibis de l’honnête homme du XXIe siècle, quand importe avant tout le sourire du banquier à l’heure des comptes?

À ces questions, et bien d’autres, répond la dernière livraison de la revue Lignes («Situations de la critique»), trimestriel indispensable depuis quatorze ans. La parution de chaque nouveau numéro est en effet, pour qui chercherait un principe d’orientation, une façon féconde de relancer les dés d’une pensée irréductible aux modes et arraisonnements de l’empire marchand se constituant en unique monde désormais habitable. Bâti autour d’un thème («Les étrangers indésirables», «Le devenir grec de l’Europe néolibérale», «Ce qu’il reste de la politique») ou d’une figure majeure incarnant une radicalité poético-éthique dont l’époque peut cruellement manquer (Georges Bataille, Philippe Lacoue-Labarthe, Daniel Bensaïd, Maurice Blanchot), cette sobre revue se construit peu à peu comme l’une des références politiques importantes de notre temps. Deux numéros sont épuisés, voyez-y ici symptôme favorable: «Anarchies», «Pier Paolo Pasolini».

Poursuivant les réflexions engagées dans le numéro 42 («La pensée critique contre l’éditorialisme»), cette nouvelle pierre à l’édifice de l’intelligence critique insiste, à l’heure de ce qui paraît être un effondrement de la pertinence et de la pugnacité intellectuelles face à la tyrannie de l’opinion. En ces domaines prime la guerre du goût, et sachez que Dieu vomit les tièdes.

Loin d’être un juge suprême, ou unique prescripteur, le critique peut avant tout s’enorgueillir d’être un passeur, modeste mais pas trop, au service des œuvres qui auront atteint le plus profondément sa sensibilité (pensée/émotion), préférant les exercices d’admiration aux exercices de démolition – trop facilement jubilatoires, même s’il faut quelquefois savoir ne pas manquer le lièvre cherchant à passer par le chas de l’aiguille.

Considérant que lecteur et critique habitent un monde commun, on pourra concevoir l’activité du jugement esthétique à la façon dont Jacques Rancière évoque le «partage du sensible»: une subjectivité s’adresse à une autre subjectivité, dans une permutation des places que l’on peut désigner comme démocratique. Il s’agit ainsi de percevoir dans chaque œuvre ce qui s’adresse, ou non, à cette part de non-savoir qui est pour chacun une réserve inépuisable de mystère, d’émerveillement, mais aussi d’angoisse. Partir à la recherche de ces points aveugles autour duquel un objet de haute sensibilité se cristallise fait ainsi de l’activité critique, dans le tremblement de son jugement, une quête passionnante, jamais achevée.

Toute œuvre véritable ne présuppose pas l’existence d’un peuple pour l’accueillir, mais se veut fondatrice d’un monde que, peut-être, nous rejoindrons. En ce sens, on peut dire qu’elle invente davantage son lecteur ou spectateur ou critique que celui-ci ne lui préexiste. Considérons dès lors chaque œuvre comme un don s’adressant à l’intelligence de qui la reçoit, exigeant réponse existentielle (l’éthique selon Alain Badiou) à la mesure du bouleversement qu’elle aura suscité.

Tout Poujade qui s’ignore fait souvent de qui s’éloigne des humains suffrages un «élitiste». Le substantif vaut alors mise à mort sociale, excommunication. On jugera comme manquant de fraternité qui cherchera au contraire à ne pas brader ce terme. Citons, après Pierre-Damien Huyghe (article «Au-delà de l’écume: éléments d’hypo-critique»), Paul Klee (Théorie de l’art moderne): «Mais nous cherchons un peuple, c’est par cela que nous avons commencé là-bas, au Bauhaus d’Etat.» On songe au passionnant Georges Didi-Huberman – nous rendrons compte bientôt de son dernier ouvrage, Sentir le grisou – et ses réflexions sur la représentation du peuple, généralement invisible.

On peut certainement attendre d’une critique qu’elle mette, après qui la rédige, le lecteur au travail, un double régime d’analyse s’instituant dès lors comme une façon de construire, d’interprète à interprète, un prisme dans lequel l’œuvre se reflétera, échappant au danger du réductionnisme de qui est supposé savoir, l’intellectuel accomplissant sa fonction «dans le processus de production» (Walter Benjamin, tel que rappelé par Serge Martel). Que le texte critique devienne lui-même lieu d’analyse en fait ainsi un objet propice à une prolifération de sens parallèle et complémentaire à l’œuvre qui la supporte. L’opinion s’efface devant la dissémination.

On ne peut douter aujourd’hui d’une attaque considérable – par le spectaculaire intégré, pour reprendre le Debord des Commentaires sur la société du spectacle – contre les quelques bastions d’une critique persistant à associer création artistique et insurrection. Alain Hobé le déplore: «Il faut pourtant se figurer dans quelle indifférence sont tenus les enjeux littéraires, combien ils se voient relégués au rang de purs produits du snobisme germanopratin. Ils ne sont guère que l’objet de railleries, voire d’une aversion qui fait même argument.» Non, un très bon livre n’est pas «une petite entreprise comme une autre» (l’ironique Jacques Brou), mais un organisme vivant, hautement contagieux, dangereux, capable d’échapper à son devenir fétiche et d’inquiéter les certitudes les plus établies. Le critique déstabilisé, ou/et euphorisé, risquera alors son nom à informer, seul s’il le faut – et contre tous les «Pierre Jourde et Eric Naulleau, les Bouvard et Pécuchet de la critique contemporaine» occupant de leurs truismes d’«arrivistes» la «scène médiatique», selon l’excellent article de Bertrand Leclair – de ce qui l’aura fait choir en l’émancipant malgré lui. Percevoir le plus contemporain nécessite dès lors de prendre appui sur cette expérience de trébuchement majeur et de savoir traverser les lumières aveuglantes du présent pour entrevoir ce qui de l’histoire ressort de la catastrophe comme dynamique essentielle (Giorgio Agamben après Walter Benjamin).

Les coups de pattes critiques de Christophe Claro ne sont pas ceux d’un agneau, mais d’un Cannibale lecteur, titre d’un recueil en trois parties de chroniques littéraires apparues pour la plupart sur un blog ne craignant pas la phosphorescence, l’exaltation et l’humeur sombre, Le Clavier Cannibale.

Auteur de romans (CosmoZ, Plonger les mains dans l’acide, Tous les diamants du ciel, Madman Bovary), traducteur émérite d’écrivains aussi magistraux que William T. Vollmann et Thomas Pynchon (ou Chuck Palahniuk, Salman Rushdie, Hubert Selby Jr, Dennis Cooper), Claro est aussi un lecteur vorace. Critique d’autant plus féroce, et amusant – contre les coteries siégeant au jury des prix littéraires comme on touche un jeton de présence dans certains conseils d’administration, les plumes jugées désespérément creuses d’Aurélien Bellanger, Florian Zeller, David Foenkinos, Véronique Ovaldé, Denis Tillinac, Dominique de Villepin, Luc Ferry, Philippe Labro, Alexandre Jardin, ou exagérément surcotées des Renaud Camus et Michel Houellebecq – que ses dithyrambes sont passionnés, Cannibale lecteur témoigne d’un engagement permanent envers la littérature, et contre les faussaires qui s’en réclament.

Définition de la littérature selon Flaubert, cité en exergue: «On peut juger de la beauté d’un livre, à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on met ensuite à en revenir.» Le critique est un lecteur boxé ayant choisi de rendre compte de ses bienheureuses blessures.

Lire Claro, c’est être assuré de faire des découvertes, et de mieux pénétrer les territoires de la littérature étrangère, notamment anglo-saxonne: Henry Adams, John d’Agata, Nicholson Baker (La Belle Echappée), Nick Barlay (La Femme d’un homme), Edgar Lee Masters, Russell Hoban, Jerome Rothenberg (“After Auschwitz / there Is only poetry”), Anne Carson, Jonathan Coe, Joan Didion, Percival Everett (un roman n’est pas un pitch), B. S. Johnson («Combien de temps faudra-t-il encore pour qu’on lise ici B. S. Johnson à la mesure de ce qu’il est: un des rares écrivains anglais aux prises avec la forme romanesque»), Barthelme, Gabriel Josipovici (Moo Pak), David Peace (Tokyo, ville occupée)…

À propos de Yucca Montain, de John D’Agata: «Les livres ont parfois une drôle de façon de s’inviter dans votre vie. Si la porte est fermée, ils essaient la fenêtre. Et si la fenêtre est fermée, ils s’inventent une chatière.»

Plus loin: «On commence tout juste, ici, à découvrir l’œuvre de l’écrivain allemand Reinhard Jirgl [Les Inachevés, puis Renégat, roman du temps nerveux], et c’est comme si l’on regardait s’avancer quelque chose d’à la fois magnétique, forain, döblinesque et terrible.»

Les traducteurs, travailleurs de l’ombre, sont ici célébrés: Sophie Renaut (John d’Agata), Georges Connes (Robert Browning), Claude Riehl («le génial traducteur d’Arno Schmidt»), Emmanuel Roblès, «l’époustouflante» Dominique Nédellec (Un voyage en Inde, de Gonçalvo M. Tavares), «l’excellent Michel Gresset» (Faulkner)… Un texte sur Middle C., de William Gass, permet à Claro d’exposer sa poétique de praticien de la traduction: «Quand vous traduisez, vous acceptez la fusion, vous l’appelez, et votre souci n’est pas juste d’ingérer l’ennemi intérieur qu’est le texte, sa tyrannie, son orgueil, sa faiblesse et son humilité, mais d’en savourer les sucs, d’en malaxer les muscles, qui sont autre chose que la langue d’origine, qui touchent aux compulsions linguistiques les plus tenaces, celles qui articulent les lèvres de la pensée physique. La pensée est un acte de chair, dixit Lorca. (…) Quand je traduis, donc, quand vous traduisez, l’essentiel est dans la déflagration et le repli. Vous traduisez la phrase, certes, mais surtout vous traduisez avec la puissance des centaines de milliers de mots qui la portent. Vous traduisez l’instant dans le mouvement, le détail dans le tout, la lettre dans l’esprit dans la voix dans le corps. (…) Aux étudiants qui suivent un master de traduction, je dis souvent: pour traduire, lisez. Lisez en français. Abreuvez-vous de phrases, sniffez de la syntaxe, défoncez-vous à toutes sortes de champs lexicaux.»

Cannibale lecteur est aussi un hommage, par la variété de leurs orientations esthétiques, à la vitalité d’un grand nombre de maisons d’édition porteuses de bonnes nouvelles: Zones sensibles, Quidam (ah, ces Belges!), Verdier (Les aigles puent, Lutz Bassmann), Allia (Le Park, Bruce Bégout), Léo Scheer, Le Bruit du temps, Actes Sud (Mélancolie vandale et Honecker 21, Jean-Yves Cendrey), Minuit (Choir, Eric Chevillard), Fata Morgana, Gallimard, Grasset (L’Homme barbelé, Béatrice Fontanel), Passage du Nord-Ouest, Tristram, Absalon («remarquable travail de contrebande effectué par Bernard Banoun», éditeur judicieux de l’Allemand Werner Kofler), Rivages (Alban Lefranc, Fassbinder, la mort en fanfare), Zoé, l’Olivier, Le Vampire Actif (Jean Richepin), Folies d’encre (le Brésilien Moacyr Scliar), Attila (l’espagnol Ramon Sender), Verticales, Cadex (Zoophile contant fleurette, de Pierre Senges), P.O.L. (le poète Christophe Takos), Viviane Hamy, éditions du Seuil. L’iceberg dérive, mais il est encore considérable.

L’histoire littéraire n’est pas oubliée. Claro rappelle par exemple l’importance d’Hélène Bessette («Elle est dévoration, esquive, feu follet, ni Duras ni Stein, mais seule comme Artaud, mais autre, otage d’une langue qui réinvente la liberté en shuntant, au sens électrique, le courant syntaxique imposé par la frivole aventure romanesque», «la folle dans le grenier narratif»), de Michel Butor (l’impressionnant «action-writing» Mobile), d’André Hardellet (le censuré Lourdes, lentes) ou de Céline sans les coupes de Denoël: «Robert, il se relevait exprès. Il les avait regardés souvent, pendant qu’ils baisaient les Gorloge. Le lendemain, il me racontait tout, tellement il ne tenait plus en l’air… Il avait les yeux qui refermaient tellement qu’il s’était astiqué…» (le vrai Voyage au bout de la nuit).

Si ses goûts littéraires ne sont pas toujours les nôtres, reconnaissons que Claro défend avec un panache jubilatoire ses choix de lecture, et que nombre d’écrivains nous rassemblent quand ils font de la pointe du stylo un diamant stylistique créateur de monde, tel un tapis de prière oriental, une habitation de langage – Pierre Michon, Corps du roi, Valère Novarina, Une langue inconnue, Pierre Senges, Fragments de Lichtenberg.

Texte À quoi sert Jauffret?: «Réponse: à nous retourner, cul par-dessus tête, à nous refiler du vertige et des raisons de douter, là où ses confrères s’obstinent méticuleusement à nous contourner.»

D’Emmanuelle Pireyre (Féérie générale): «Elle peut vous analyser un crash financier tout en se livrant à une typologie des baisers sans pour autant perdre de vue l’évolution d’un site sur les Pokémons ou s’enfoncer dans les arcanes de l’invention de la fourchette.»

Point commun entre Être sans destin (Imre Kertész), Récits de la Kolyma (Chalamov), Le Vertige (Guinzbourg), Voyage au pays des Ze-Ka (Julius Margolin)? «Ces lectures nous font «partager» l’expérience concentrationnaire d’une étonnante façon, puisque l’idée même de les interrompre nous semble cruelle, injuste, puisqu’elles résonnent elles-mêmes d’un tel sentiment d’abandon au monde que ne serait-ce que simplement reposer le livre nous semble répéter ce geste d’abandon.»

Et comment penser qu’un auteur d’exception ne se double pas d’un critique de premier rang? L’œuvre gnostique de Yannick Haenel (que ne cite pas Claro), adossée à ce que la revue Ligne de risque aura offert de plus stimulant dans l’ordre de la pensée littéraire contemporaine, le prouve, livre après livre, de façon particulièrement enthousiasmante.

Dans son Discours de Stockholm, Claude Simon évoque Paul Valéry: «Si […] l’on m’interroge, si l’on s’inquiète […] de ce que j’ai voulu dire […], je réponds que je n’ai pas voulu dire mais voulu faire, et que c’est cette intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit


Revue Lignes, Situation de la critique, numéro 44, juin 2014

Claro, Cannibale lecteur, éditions Inculte, 2013

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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