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La publication du premier volume des lettres de Samuel Beckett fait monter les larmes aux yeux de bonheur et de stupéfaction.

Nous croyions l’auteur de Godot reclus dans une solitude de protection à valeur métaphysique et nous découvrons l’un des épistoliers les plus généreux du siècle de la première extermination industrielle de l’homme.

Si Londres ou Dublin connaissait ce corpus depuis 2009, c’est au tour de la France de réviser de fond en comble ce qu’elle pensait de l’écrivain.

Qu’on imagine plus de quinze mille lettres sur soixante ans, et le travail considérable de collecte, de recherche, d’édition qu’il aura fallu pour mener à bien ce projet titanesque! Des dizaines d’éditeurs seront contactés, mais aussi des centaines de chercheurs et d’étudiants, de très nombreuses librairies universitaires à travers le monde, un nombre impressionnant de familles de correspondants. Ce livre, premier d’une série de quatre, est un tsunami.

La présentation éditoriale est admirable de rigueur, de scientificité: plus d’une centaine de pages explicatives et scrupuleuses préludent à la présentation des lettres proprement dites. Programme beckettien: «Lire de manière systématique les classiques ainsi que les littératures de différentes cultures; se former en musique et dans les arts visuels; apprendre les langues, en parler couramment au moins cinq et en connaître beaucoup plus; rester en contact avec un large éventail de connaissances, amis et relations professionnelles; répondre sans attendre et avec courtoisie à pratiquement chaque lettre (…) écrire, bien sûr – de la critique, de la fiction, de la poésie, du théâtre; et, ce qui est peut-être le plus surprenant [Samuel Beckett repoussera longtemps l’évidence d’être ce grand écrivain qu’il était déjà avant de le devenir] , il s’était engagé à être publié et à voir son œuvre théâtrale produite sur scène. Les lettres montrent aussi les efforts de l’auteur pour mener une vie qui puisse rendre réalisable tous ces engagements.»

On comprend, lisant ce préambule, que Beckett ait pu trouver en James Joyce son mentor – Lucia Joyce, sa fille sombrant peu à peu dans la schizophrénie, le poursuit d’ailleurs de ses assiduités – en Proust l’un de ses premiers objets de recherche, et en Cézanne – mais aussi dans l’œuvre de son compatriote Jack Yeats, frère du poète, ou dans les travaux picturaux de Geer et Bram van Velde – la logique d’un ordonnancement supérieur du monde.

Aucun doute ici, nous sommes du côté des géants, de ceux que l’écriture habite totalement, et pour qui le langage est une tour de Babel désirable.

En 2013 paraissait l’hilarant petit ouvrage de Martin Page, L’apiculture selon Samuel Beckett (Editions de l’Olivier), un doctorant en anthropologie chargé de classer les papiers du maestro découvrant en lui «un grand amateur de chocolat chaud à la garde-robe extravagante, joueur de bowling et apiculteur passionné.» Leçon d’un disciple de Pérec: «Il faut prendre les archives comme une fiction construite par un écrivain et non comme la vérité.»

On peut lire la biographie de référence de James Knowlson (Damned to Fame, Condamné à la célébrité, 1996), ou reprendre le superbe catalogue de l’exposition que le Centre Pompidou consacrait en 2007 au créateur de Bande à part. On peut observer à la loupe les images de François-Marie Barnier photographiant au téléobjectif son modèle involontaire à Tanger (1978), en short et sandalettes, allure d’aigle, ou à Paris (1989) sortant de sa maison de retraite appuyé sur une canne. Mais que saura-t-on vraiment d’un homme ayant fait de l’écriture, presque malgré lui, l’ossature de son existence?

Si nous pouvons lire aujourd’hui avec passion les centaines de lettres de ce premier volume, ce n’est certes pas avec l’ambition d’épingler le plus finement possible l’un des écrivains les plus vivants du siècle dernier, mais avec l’espoir de le manquer mieux.

Doté d’une mémoire impressionnante, et d’un sens inné de la musicalité de la langue, Samuel Beckett se plaît tout au long de sa correspondance à varier les tons, utiliser tous les registres, s’amusant à parcourir sans cesse l’éventail des emplois du langage, de l’argot au latin.

Écrivant ses lettres en anglais, en français ou en allemand, l’écrivain irlandais fait du polyglottisme et de la traduction permanente une nécessité de poète ouvert au mystère qu’est notre façon d’habiter en paroles le monde. Loin du fantasme du réfugié dans sa tour d’ivoire, le grand écrivain est cet être exposé que tout affecte. Entré dans la Résistance française, Beckett sut aussi prendre ses responsabilités politiques.

La correspondance est pour lui une façon d’établir un lien, de créer une relation, toujours improbable, mais pourtant indispensable à qui souhaite ne pas perdre totalement pied. La lecture – «Je lis comme un fou» – est une autre voix. Petite liste pour les assoiffés: L’Arioste, Aristote, Jane Austen, D’Annunzio, Darwin, Diderot, George Eliot, Fielding, Hölderlin, Samuel Johnson, Ben Johnson, Kant, Keats, Lawrence, Leibniz, Melville, Platon, Powys, Ramuz, Rimbaud Rousseau, Sainte-Beuve, Sartre, Schopenhauer, Stendhal, Sterne, Le Tasse, Vigny. À propos des Cent vingt journées de Sade: «En surface, c’est d’une obscénité inouïe et pas une personne sur cent ne découvrira de la littérature dans cette pornographie, ou sous la pornographie, ni même a fortiori une des œuvres capitales du 18e siècle, ce que c’est pour moi.» Plus tard: «Cela me remplit d’une espèce d’extase métaphysique.»

La famille aurait aimé que le petit Samuel choisisse un vrai métier. Réponse, malgré une tenace culpabilité: Cap au pire.

L’Irlande? «Je connais l’odeur que tu décris. Tu omets ce qu’elle contient de pourriture, ce qu’on sent dans un cimetière. Tu l’aimes parce qu’elle est associée à tes années d’innocence. Je la déteste pour la même raison. Elle fait partie du poison du pays natal. Une odeur de marécage.» (lettre 122)

Considérant les accès d’écriture comme une façon de percer l’abcès d’un malaise existentiel se manifestant par de multiples symptômes psychosomatiques (kystes, furoncles, palpitations cardiaques), Samuel Beckett met l’écriture à la hauteur des entrailles. Les remarques scatologiques abondent (on se reportera à ce propos aux recherches de Julia Kristeva sur Premier Amour). De toute façon, écrit-il à son ami Thomas McGreevy, «tant pisse» (lettre 43, datée du 18 août 1932).

La lettre du 10 mars 1935 est exemplaire d’un individu ayant entamé une psychanalyse – le grand, et alors jeune, Bion est son analyste: «La souffrance et la solitude et l’apathie et les ricanements étaient les éléments d’un index de supériorité et garantissaient le sentiment d’ «altérité» arrogante (…) Bref, si mon cœur n’avait pas mis en moi la peur de la mort je serais encore en train de boire et de ricaner et de traîner et de me dire que j’étais trop bon pour quoi que ce soit d’autre.»

Mais, nous aurions tort d’enfermer le brillant étudiant de Trinity College Dublin, lecteur d’anglais à l’école normale supérieure, écrivain en devenir, dans la seule image du désespéré, tant l’humour permet à maintes reprises à l’écrivain de déjouer les pièges de la complaisance morbide. Il écrit de l’hôpital Broussais à Paris après avoir été poignardé avenue du Maine à Paris: «Certaines des infirmières sont impayables. L’une en particulier est une comédienne-née – Elle se baisse comme souffrant la torture pour ramasser quelque chose et dit: «Ah, que la terre est basse». Hémistiche spontané.»

Lisez-le à présent dans toute son insolence, décrivant Furtwängler «agitant ses tendres chairs postérieures, comme s’il avait une grosse envie de visiter les lavabos.»

Certes, avant que Murphy ne soit accepté par un éditeur (1938), la route sera longue, mais on observe aussi la grande ambition de l’écrivain dans la façon obstinée de braver les refus. Pendant ce temps, il s’agira pour Beckett de voyager, en Allemagne par exemple (1936 et 1937), et de se frotter les yeux au contact des grands maîtres de la peinture (mais pas Rubens).

Pertinence à propos de Watteau: «J’ai toujours l’impression que Watteau est un génie tragique, c.-à.-d. qu’il y a en lui de la pitié pour le monde tel qu’il le voit.» (14 août 1937)

Nancy Cunard arrivant du front espagnol (1938), Peggy Guggenheim sortant d’une voiture neuve, un verre de Pernod à la main, ou le fantôme de Gertrude Stein traversent ce journal avec l’élégance des femmes dont on se souvient.

Imaginons maintenant Beckett âgé de vingt-neuf ans achetant une place à trois shillings «au poulailler» (tiens, tiens) pour entendre le pianiste Horowitz jouer de façon «tout à fait remarquable et pourtant d’une certaine façon insatisfaisante.» L’excellence est recherchée.

Dans l’importante lettre du 9 juillet 1937 à Axel Kaun, l’inlassable aventurier du langage se livre: «Cela devient de plus en plus difficile, même dénué de sens, pour moi d’écrire en anglais soigné. Et de plus en plus mon langage m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer pour parvenir à ces choses (ou ce rien) qui se cache derrière. Grammaire et style! Pour moi ils semblent être devenus aussi hors de propos qu’un costume de bain Biedermeier ou l’imperturbabilité d’un gentleman. Un masque. Il faut espérer que le temps viendra, Dieu merci, dans certains cercles il est déjà venu, où la meilleure manière d’utiliser le langage sera de le malmener de la façon la plus efficace possible. Puisque nous ne pouvons pas le congédier d’un seul coup, au moins nous voulons ne rien négliger qui puisse contribuer à son discrédit. Y creuser un trou après l’autre jusqu’au moment où ce qui se cache derrière, que ce soit quelque chose ou rien, commencera à suinter – je ne peux imaginer de plus noble ambition pour l’écrivain d’aujourd’hui.»

Le silence est au cœur de la littérature, comme la question du temps. William Burroughs, en juin 1987: «Proust est essentiellement intéressé par le temps. Beckett est virtuellement sans temps.»

On attend avec impatience les volumes II (la période des trois romans, Molloy, Malone meurt, L’innommable, écrits en français, et de la pièce En attendant Godot), III (époque de toutes les expérimentations), et IV (la «catastrophe» du prix Nobel, la poésie, les dernières années).

Un seul être vous manque, et vous ouvrez Le Dépeupleur.

Bon qu’à ça!

Lettres 1929-1940, Samuel Beckett, volume I, Gallimard, 2014, 816 p.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.