Ô Carmen, ô tempora, ô mores, ô sms

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Aller au théâtre est toujours une expérience – mais comment vous dire l’expérience vécue hier soir, au spectacle Ô Carmen – la 178ème et dernière représentation de cette performance d’acteur?

Pour ce que j’ai réussi à en voir, c’était une grande prouesse. Olivier Martin-Salvan a, comme à son habitude, été prodigieux, il a utilisé au-delà de ses capacités la plastique de son corps pour incarner tous les membres d’une troupe préparant une représentation de Carmen, mais aussi le costumier, la dame de l’accueil et Carmen… la dame de ménage. Il a pris de nombreux accents, intonations, utilisé une large gamme de gestuelles, il a mimé, il a chanté, il a imité. J’avais parfois du mal à entendre le texte tant le public riait et applaudissait. Je suis donc ravie que le Quartz ait eu l’idée d’inviter Olivier Martin-Salvan comme artiste associé pour les trois prochaines années.

Seulement voilà, j’ai manqué une partie du spectacle. Je n’ai pas dormi. J’avais mes lunettes. J’avais eu le temps de manger une part de tarte. Mais par vingt fois, j’ai perdu le fil de la pièce, et par vingt fois, ai mis plusieurs minutes à raccrocher – et ce, grâce à la présence scénique d’Olivier Martin-Salvan.

Ces pertes de concentration, je suis triste de devoir l’admettre, je les dois à une bande de collégiens, dont j’étais environnée, et qui ont apprécié la pièce (pour la majorité), compris de quoi il s’agissait (pour la plupart) – mais qui n’ont pas compris ils étaient. Je ne suis pas favorable à la sanctuarisation des théâtres, et il faut que ces jeunes spectateurs soient là. J’en suis fermement convaincue.

Mais je m’interroge sur la responsabilité des adultes qui les éduquent, qui les forment, et qui les conduisent au théâtre, et qui omettent de leur dire qu’il n’y a pas d’écran de télévision entre eux et les comédiens. Qu’ils ne peuvent pas parler à voix haute – surtout quand trois spectateurs agacés leur ont demandé de se taire, sur un ton plus ou moins courroucé. Qu’ils ne peuvent pas allumer leur portable toutes les trois minutes pour vérifier l’heure ou envoyer des SMS – surtout quand une dame leur dit que ça la gêne. Qu’ils peuvent peut-être patienter une heure trente pour boire, et éviter de donner des coups dans les fauteuils (bim) pour sortir leur sac à dos (ziiip), puis une bouteille (crac), et se la faire passer (j’peux en avoir, vas-y passe) ; qu’ils ne peuvent pas, surtout, se moquer du comédien qui transpire, sans se rendre compte que le travail de l’artiste est un engagement complet, physique, mental, et que sur scène, on voit un être humain en chair et en os, dans toute sa générosité, et non un star de la télé liftée, permanentée, au sourire Colgate et inexpressif.

Olivier Martin-Salvan a sidéré la salle, y compris la plupart de ces collégiens (sauf peut-être certains qui étaient fiers de dire bien fort qu’ils avaient dormi, ou qu’ils n’avaient rien compris – mais à l’âge bête, on sait, pour être passés par là, qu’il s’agit surtout de fanfaronnades). Mais qui peut leur expliquer qu’au théâtre, on est à côté des autres, avec les autres, on est une communauté de spectateurs, qui se respectent mutuellement, et qui respectent le gars qui est en train de tout donner, qui se démène sur scène pour les faire rire ?

Qui peut leur dire que quand Olivier chante des airs de Carmen, ça fait partie du spectacle, et que ce n’est pas une occasion pour parler encore plus fort ? Que durant les quelques noirs, quand la pianiste (Anne Thomas) joue, ce n’est pas une page de pub que l’on peut zapper pour se raconter sa vie – si trépidante soit-elle ?

J’ai passé une heure trente à prier pour que cette torture s’achève vite. Je suis sortie de ce spectacle épuisée, en larmes, désespérée. Qu’avons-nous manqué, nous enseignants, éducateurs, parents, pour que ces collégiens se comportent comme des cochons ?

Je continuerai à aller voir des pièces, et j’espère continuer à y rencontrer des jeunes spectateurs. Mais la question de fond doit être urgemment traitée : comment apprendre à ces enfants, à ces ados, ce que c’est que le vivre-ensemble ? Comment freiner la montée de l’individualisme et mettre du souci de l’autre dans les rapports humains ? Plus difficile, comment leur faire percevoir la nuance entre un spectacle de divertissement et un travail artistique ? Comment faire pour que l’attention portée à ce qui se passe sur scène ne provienne pas d’une injonction extérieure, et donc artificielle, mais leur donner envie par eux-mêmes de se laisser embarquer dans un spectacle, de vivre cette aventure sans parler à leurs voisins, sans consulter leur facebook ? Et surtout, comment faire tout cela sans passer pour une vieille grincheuse qui discrimine les jeunes ?

(L’équipe du Poulailler va de ce pas travailler sur le thème de la transmission.)

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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