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Soldier, d’Emmett Williams et Domaine d’un rouge-gorge, de Jan Dibbets présentent deux facettes d’un même phénomène en art contemporain. Depuis Marcel Duchamp et sa Fontaine, il est admis que ce qui fonde la qualité artistique d’une œuvre, ce n’est plus sa seule valeur esthétique, mais la démarche de son créateur. La joliesse, dans les années soixante-dix, était un crime contre la communauté, et la portée politique du geste créateur, une condition sine qua non de sa reconnaissance.

C’est ce dont témoignent, chacun à sa manière, Soldier, d’Emmett Williams, et Domaine d’un rouge-gorge, de Jan Dibbets, avec l’habituelle qualité des éditions Zédélé, qui fabriquent des livres à la fois beaux et agréables au toucher.

Le livre d’Emmett Williams reprend une série de lithographies de 1970 : quarante colonnes reprenant quarante fois le mot SOLDIER (soldat). Sur la première page, le mot est répété en lettres bleues, d’une sobriété macabre. Sur la seconde, les lettres DIE (meurs !) de la première occurrence de SOLDIER sont marquées en rouge. De page en page, le nombre de lignes sur lesquelles DIE se détache en rouge augmente, et on comprend qu’il s’agit de faire défiler les pages avec le pouce, à la manière d’un flip-book animé, pour mettre en branle la métaphore. La mort fait tomber, un à un, les quarante soldats d’un peloton. En 1970, en pleine guerre du Vietnam, l’acte pouvait refléter soit de l’opportunisme, soit un certain courage politique. Mais aujourd’hui, alors que les pages se libèrent du pouce une à une, on ne peut s’empêcher de penser à la barre de progression d’un téléchargement de fichier.

L’œuvre de Jan Dibbets repose sur une autre forme de courage, moins  politique, moins tape-à-l’œil, mais plus intime : la patience. Ce plasticien néerlandais a décidé, en 1969, de construire une sculpture en collaboration avec… un rouge-gorge. Après une longue phase d’observation de l’oiseau, il a déterminé quel était son territoire au sein d’un parc public d’Amsterdam. Il a ensuite placé un perchoir à la frontière de celui-ci. Curieux, l’oiseau a fini par s’y rendre. Jan Dibbets a alors éloigné le perchoir, un petit peu chaque jour, et le passereau s’est enhardi. Puis il a disposé un second perchoir, quelques mètres plus loin. Et un autre. Et un autre… Jusqu’à circonvenir l’ensemble du territoire de son complice involontaire. Involontaire ? Au fil de l’expérience, l’oiseau prend possession de cette extension de territoire. Jan Dibbets photographie le dispositif, l’oiseau dans le dispositif, il prend des notes sur son comportement, les enrichit de croquis, de réflexions. Puis à l’aide de son galériste et éditeur, il en tire ce petit livre, réédité aujourd’hui par Zédélé.

À la première lecture, c’est graphiquement déroutant, modeste ; les photos sont entourées de croquis d’architecte, et on est tenté de se dire que Jan Dibbets se moque du monde. Et puis on regarde de plus près, on revient en arrière, on relit le texte, on se promène dans ce qu’il faut au final appeler une sculpture. On prend le temps d’appréhender le temps. Ce temps que Jan Dibbets a passé à accoutumer l’oiseau, à réfléchir aux notions d’écosystème, de domestication, de communication interspécifique. Et on ressent une forme étonnante d’affection pour ces couples improbables, l’artiste et l’oiseau, et, bien avant Houellebecq, le livre et le territoire.

Là où l’oeuvre d’Emmett Williams semble datée, politiquement confortable, graphiquement facile, le travail de Jan Dibbets apparaît par contraste comme une recherche organique, transversale, touchante. L’intelligence mise au service de la politique permet des coups, des flashes, des buzz. Puis elle se démode. La sensibilité n’a pas cette force de frappe, mais elle traverse le temps, intacte, et elle atteint toujours sa cible, la seule qui vaille le coup d’une démarche artistique : le cœur.

SOLDIER, d’Emmett Williams, Zédélé éditions, 16€

Domaine d’un rouge-gorge / Sculpture 1969, de Jan Dibbets, Zédélé éditions, 10€

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