Divertissement de masse et flocons de neige

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Eric Vuillard, Tristesse de la terre, Une histoire de Buffalo Bill Cody, Actes Sud, 2014, 161 p.

On ne cesse de chercher l’instant du retournement du monde, et l’origine de l’invivable.

Nous ne le soupçonnions pas – Guy Debord n’ayant certes pas orienté ses recherches en ce sens – mais il se pourrait bien que Buffalo Bill, ancien ranger, chasseur de bisons légendaire et affameur d’Indiens, soit l’une des figures paradigmatiques des débuts de l’ère du simulacre et de la falsification permanente.

Quand le vrai n’est plus qu’un moment du faux, le diable prend le masque du spectacle pour étendre son règne – larvatus prodeo – et s’emparer des enfants que nous sommes.

Retournons si vous le voulez bien au XIXe siècle, à Chicago plus précisément, lors de l’Exposition universelle. Prenons notre ticket pour le Wild West Show, nous trouverons bien une place parmi les quarante mille spectateurs du jour. Le frisson garanti pour un dollar et des poussières, pourquoi s’en priver ? Et puis, voir sur scène le vieux chef indien Sitting Bull, vainqueur de Little Big Horn, jouer au singe sous les sifflets, n’est-ce pas la plus éclatante des revanches ?

Mesdames et messieurs, vous qui n’avez de la conquête de l’Ouest qu’un lointain souvenir, ne manquez pas la chance de vous rafraîchir l’esprit en vous distrayant un peu.

Les publicitaires le savent bien, rien n’est plus malléable que la mémoire. Si vous n’avez pas de souvenirs, aucune inquiétude, on vous en fabriqua sans façons, du moins autant que l’exigera votre servitude volontaire.

Pourtant, si la société se croit seule détentrice de l’histoire des crimes qui la fondent, il semble y avoir toujours quelqu’un (malgré tout, dirait Georges Didi-Huberman) pour l’empêcher de jouir en rond de sa malfaisance.

Le romancier Eric Vuillard – La bataille d’Occident, Congo – ayant entendu les cris que couvre la fanfare, sait que l’ordre des représentations est aussi celui de la guerre, quand contrôler l’image est une façon de conquérir l’imaginaire. Description du Wild West Show, ou du sourire pervers des vainqueurs.

Fruit d’une enquête minutieuse sur la plus grande attraction de masse des premiers temps de l’industrialisation du monde, Tristesse de la terre est un récit où la part de fiction vient compléter ce que l’archive ignore. Cependant, problème de romancier, jusqu’où le lecteur pourra-t-il faire confiance à la contre-légende douloureuse ?

On croit parfois qu’écrire est une activité sans grand danger, ou de peu de conséquence, et le livre un luxe offert aux mamies de la maison de retraite du village d’à côté. Grande erreur. Vous pensiez peut-être boire votre thé dans la meilleure des compagnies, mais vous découvrez plutôt qu’il est cette fois-ci question d’infamie. Tristesse de la terre. Tristesse du Wild West Show offrant à son public une bien pauvre catharsis, et pour les Indiens rescapés des Grandes Plaines ayant rejoint l’entreprise des insultes et des crachats. Il fallait aux spectateurs l’exhibition de véritables Indiens pour que leur humiliation soit tout à fait complète.

Mais que les assassins numérotent les os de leur squelette, Eric Vuillard dégaine, et donne calmement les noms des pires crapules : Riley Miller (« Il scalpait et déshabillait les Indiens morts, il les assassinait puis il leur prenait leurs mocassins, leurs armes, leurs tuniques, leurs cheveux, tout. Hommes, femmes ou enfants »), Charles Bristol (son complice, un commercial), le major John Burke (imprésario de Buffalo Bill, « margoulin de la pire espèce », inventeur du show-business), le général Nelson Miles (tueur, menteur, fourbe, salopard), le général Colby, le général Sherman (les Sioux sont une vermine, il faut les exterminer)…

Alsaciens du monde entier, vous qui voyez débarquer à Nancy ou ailleurs, à la fin du XIXe siècle, les aurochs du Wild West Show, sachez que sous la fable du spectacle enchanté se cachent la haine et les fosses communes.

En douze chapitres courts accompagnés chaque fois d’une photographie – on retrouve ce procédé dans le dernier opus de Laurent Mauvignier, Autour du mondeTristesse de la terre décrit dans une remarquable colère contenue la confusion définitive et vertigineuse du vrai et du faux, l’assomption de la parodie en loi de l’Histoire moderne : « Héros d’innombrables fanzines, dont Buffalo Bill ignora au départ l’existence, sa vie fut façonnée par d’autres. Il n’a décidé ni de son nom ni de son histoire. (…) Sa vie lui échappe. La grande puissance contrefactrice l’aspire à elle, le duplique, le corrige. »

Le show, chers amis, vous rendra fou, ce que vous espérez peut-être intimement : « Pour les besoins du spectacle, on avait même été jusqu’à en modifier le dénouement, le public préférant un happy end. C’est ainsi qu’après des années passées à interpréter avec succès cette version revue de la grande Histoire, Buffalo Bill était persuadé d’avoir sauvé Custer ! »

À Wounded Knee, les Indiens ne se battirent pas héroïquement, comme le montre le spectacle, mais furent massacrés, visés par les canons de montagne Hotchkiss, jonchant la plaine de leurs cadavres. Colère et douceur de la nature : « Et il se leva une violente tempête. La neige tomba du ciel comme une injonction de Dieu. Les flocons tourbillonnaient autour des morts, légers, sereins. Ils se posaient sur les cheveux, sur les lèvres. Les paupières étaient toutes constellées de givre. Que c’est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. » À Wounded Knee, il n’y eut pas de lutte, mais le martyre d’un peuple assassiné.

Vous l’avez compris, Eric Vuillard n’est pas un amuseur public, s’employant à faire, par les armes de la littérature, une sorte d’anthropologie de la violence.

Rappel fondamental : « Dans chaque cimetière, il y a une division pour les pauvres, un petit carré mal entretenu, recouvert d’une lourde trappe, sans croix, sans nom, sans rien. Quelquefois un galet est posé par terre, un bouquet sec, un prénom est tracé à la craie sur le sol, une date. C’est tout. Il n’y a rien de plus émouvant que ces tombes. Ce sont peut-être les tombes de l’humanité. Il faut les aimer beaucoup. »

Complément indispensable à L’Amérique de Jean Baudrillard, ou aux livres du philosophe Bruce Bégout sur les non-lieux et la déréalisation au pays de la Civilisation des motels et de la peine de mort, Tristesse de la terre est un livre où la bannière étoilée claque du rire jaune de la médiocrité criminelle. À Cody – Buffalo Bill fut aussi fondateur de cité – deuxième ville du Wyoming, territoire d’une superficie équivalente à la moitié de la France, seule l’ironie préserve encore du désespoir : « Quel bonheur de bouffer un T-bone sous une tête de bison, puis d’acheter des CD de country dans le Wal Mart du coin ! »

Pendant que le Wild West Show n’en finit pas de tourner, dans le Vermont, l’adolescent Wilson Alwyn Bentley rêve de photographier des flocons de neige, émouvante coda imaginée par un romancier dont les pieds sont nus sur la terre brûlante.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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