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Requiem pour Samuel, d’après Samuel Beckett et Saint Jean, livret et mise en scène d’Antoine Juliens, Abbaye de Landevennec, le 13 septembre 2014.

Les moines ont le génie des lieux. Que l’art s’invite entre les murs de prières paraît souvent naturel, tant l’âme happée par le mystère de la présence aspire à la beauté qui la rassérène.

Depuis quelques années, le metteur en scène, acteur et écrivain Antoine Juliens fait entendre le verbe des grands poètes – Meschonnic, Claudel, Saint Pol Roux, Xavier Grall, Eschyle – parmi les murs effondrés de l’ancienne abbaye de Landevennec.

Cette année, nouvelle surprise: une pièce en trois actes, Requiem pour Samuel, inspirée de Saint Jean et de Samuel Beckett, sorte de «tragédie de l’attente».

Rapprocher l’Évangéliste du maître du silence métaphysique et de l’incommunicabilité n’est pas une mauvaise idée, tant la question du verbe créateur aura été au cœur de leurs méditations: le langage en effet paraît bien être à la fois ce qui est pour nous le plus proche, mais aussi le plus éloigné, à l’instar de Dieu présent-absent, ou absent-présent.

Cette tension est ainsi constitutive d’une pièce mettant en scène quatre personnages errants (le coléreux, le môsieur, l’aveugle et le fou) selon la formule d’un oratorio, le texte se déployant, entre jeux de déconstruction du langage et envolées liturgiques, que les plus fervents paroissiens pourront très certainement apprécier à leur juste mesure. Sujet: quand arrivera celui que nous attendons, saurons-nous le reconnaître?

Le matérialiste Marx a pu penser que l’Histoire advenait parfois selon une double modalité, d’abord comme tragédie, puis comme farce. L’œuvre de Samuel Beckett semble à la jonction de ces deux lignes de sens, déployant en surface une langue à la fois savoureuse et pauvre, parce que profondément impuissante, mais aussi issue de Babel et d’une pensée permanente de la traduction comme espérance.

Jouer/écrire après Beckett est difficile, lorsque l’on souhaite prolonger l’esprit du verbe du maître irlandais. Le risque en effet est de faire trop pencher le plateau de la balance. Reprenons William Burroughs, texte de 1987: «Il n’y a pas de suspense chez Beckett. Beckett est au-dessus du suspense. Il n’y a pas de relance à la fin de chaque chapitre. Il n’y a pas de personnages en tant que tels, et encore moins de développement du personnage. Il est sans doute l’écrivain le plus pur qui ait jamais écrit. Il n’y a rien d’autre que l’écriture elle-même. Il n’y a pas de trucs, pas d’ornement, rien à quoi le lecteur puisse s’identifier. Tout se passe vers l’intérieur plus que vers l’extérieur, à l’intérieur jusqu’à une certaine intériorité, une sorte de noyau ultime.»

Ayant eu la bonne idée de faire précéder la représentation proprement dite d’un film de Samuel Beckett datant de 1965 – sorte de vidéo d’art prémonitoire, entre Buñuel pour le gros plan sur l’œil et Marcel Marien pour le surréalisme pince-sans-rire, on y voit Buster Keaton jouer au démon iconoclaste, se tâtant le pouls pour s’assurer de sa survie, cachant les miroirs et arrachant les images tombant sous son regard tel un ange de la désolation, jusqu’à s’abîmer dans son propre reflet – Antoine Juliens nous propose ainsi de contempler son spectacle en gardant les yeux grand ouverts sur l’invisible.

Le projet est beau, l’engagement des comédiens certain, mais à trop souffler sur les braises de Beckett et de Jean, le texte en oublie d’être sobre, tendu, implacable. Envahi de catholicité, de références bibliques tous azimuts, on peut avoir l’impression d’assister à un prêche déguisé.

Attendre Godot (pensons à l’italien) n’est-ce pas aussi attendre que vienne la jouissance?

N’oublions pas que Beckett était profondément sadien, et peut-être plus scato métaphysique (on lira sa correspondance) que catho contrarié.

Mandelstam nous l’a appris: en poésie, c’est toujours la guerre. On n’accède à la vérité nue qu’en brisant la langue et quittant sa famille. L’église enfermée dans le XIXe siècle à travers les siècles aura construit le plus souvent sa communauté sur l’oubli du geste de rupture radicale de son Seigneur.

Film de Beckett montre un fauteuil à bascule, motif que l’on retrouve dans maintes de ses œuvres, par exemple Murphy.

Il nous faut en art vivre ce basculement.

Enrique Vila-Matas rappelle que Cioran disait de son ami Beckett: «Je n’oublierai pas de sitôt le brio avec lequel il m’expliqua les exigences auxquelles doit satisfaire l’actrice qui veut jouer Not I, où une voix haletante domine l’espace et s’y substitue.»

Oui, il nous faut le halètement.

Et le cri.

Et le silence.

Et la révolution intérieure.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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