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Nous avons de la chance, Jean Dubuffet nous surprend encore. Nous découvrons aujourd’hui que le créateur de Papa Mistoufle (1971) eut les sept dernières années de sa vie une correspondance généreuse avec un peintre et dramaturge débutant, mais déjà génial, Valère Novarina. L’un des plus grands souffleurs du théâtre français, à la langue en perpétuelle ébullition, fut un frère de solitude inattendu pour cet isolé reconnu peu enclin à quitter les somptueux rivages du monde primitif, même égrotant, pour le plaqué or des salons avachis.

Comment comprendre cet engouement immédiat pour la phrase novarinienne de la part d’un jeune peintre vieillissant ne lisant presque plus les fadaises croupissant à l’étalage de ses contemporains? «Parce que la littérature [je veux dire celle qui sévit] je l’ai en aversion à un point sans aucun doute exceptionnel. Les romans, les colloques et séminaires, les fines psychologies, le bon ton, le bel écrire, j’y suis allergique à un degré qui n’est pas croyable. Je suis avide mangeur d’éclosions crues et je ne me vois offrir que cuit et recuit, pré-cuit, surbouilli, dragées sans fois sucées qui me laissent sur ma faim, je souffre de faim, c’est à peine si chaque trois ou quatre ans je trouve un petit repas à faire.»

Les premiers livres de Valère Novarina – l’inattendu est dans le coin de la boîte aux lettres – seront accueillis comme on prend part à un festin où chantent des Tartares. Il y a chez l’auteur du Babil des classes dangereuses une façon à nulle autre pareille de faire de la langue une puissance de transbordement et d’incantation. Novarina, dont on imagine – intuition à creuser, n’hésitez pas – que Pierre Guyotat pourrait être un frère de folie et de combat, est un chirurgien lettriste soulevant les peaux du langage afin de mettre à nu ce que nous croyons être la raison, appellation commode pour prendre le contrôle de nos apories constitutives, masque jeté sur un chaos de vocables et de sensations qui sont notre richesse.

Jugement sur Le Drame de la vie: «C’est le livre espéré, le livre salvateur, le livre du grand tournant. Stupéfiant souffle. Constamment opérant, pas un mot qui ne porte, pas une ligne où ça faiblisse. Et hautement tonique. J’avais toujours pensé qu’en portant le nihilisme à l’incandescence on peut libérer une énergie bien plus puissamment déflagrante qu’on ne peut attendre des valeurs prétendues positives. Je me régale comme jamais.»

Un questionnaire joliment manigancé par Novarina, paru dans la revue psychanalytique L’âne, permet de mieux saisir l’art poético-plastique de son grand aîné. Réponse à la question «Savez-vous peindre?»: «Observez qu’il y a une façon de bien peindre, tandis que de mal peindre il y en a mille. Ce sont celles-ci dont je suis curieux, dont j’attends du neuf, des révélations. Toutes les façons de mal peindre m’intéressent, m’apparaissent génératrices de positions de pensées nouvelles.»

Si l’on admire Novarina comme écrivain de théâtre – nous comprendrons cependant qu’être publié fut un parcours du combattant, quand les éditeurs réclament «des canapés, des descriptions, des quais de gare, des histoires, du sirop…» – on sait généralement moins son obsession pour le dessin et la figuration, ses cohortes de personnages dansés sur le papier. Jean Dubuffet l’avoue: «Épatant. J’aime ces dessins très fort. Dans un domaine comme dans l’autre tout ce que vous livrez est épatant. Et merveilleusement homogène.» Capable de dessiner près de deux mille personnages en une quinzaine d’heures, la force prodigieuse de l’auteur de Pour Louis de Funès ne cesse de provoquer l’émerveillement de son ami. Le don de dessins par Valère Novarina, l’envoi de polaroïds, l’achat d’une peinture de la série des Psycho-sites font de la rencontre entre ces deux éminences bien plus qu’une simple opération de transfusion langagière, mais une façon de se passer des lignes, des formes, des couleurs, dans une profusion d’énergie à laquelle chacun aspire: «Nuit du 22 au 23 mai 1984: les 2587 [personnages du Drame de la vie] se sont mis à dialoguer avec les 4 personnages du psycho-site E43, placés à leur côté… Cher Jean Dubuffet, votre présence ici, par ambassadeurs interposés, est une joie de vivre… Je suis entré cet après-midi en grande conversation mentale avec vos quatre envoyés dans le labyrinthe, captifs de l’espace et souriant.»
La création pour Novarina: «Quelque chose comme une innocence à toujours reconquérir».

Réponse à qui se demanderait ce qu’est l’être pour Monsieur Dubuffet: «J’affirme que le tourbillon qui se produit dans l’eau quand j’y plonge un bâton est un être et doué de psychisme. Le pli du rideau est un être. La montagne est un être, le vent est un être. Illusoire est la différence que nous faisons des faits et des êtres. Ce que nous tenons pour un être n’a plus de permanence, ni d’identité, que le pli du rideau.»

Dans sa dernière lettre (10 mai 1985), l’inventeur de bonpiet beau neuille (texte en jargon calligraphié) est bouleversant: «L’affection que vous me témoignez m’est grandement chère et précieuse. Mais voici venue l’heure où je m’écroule.»

Dans ses Torrents, Madame Guyon (1648-1717) écrit: «J’avais la tête si libre qu’elle était dans un vide entier, j’étais si dégagée de ce que j’écrivais, qu’il m’était comme étranger.»

La mort n’existe pas.

Le vide est un trou qui nous exauce en nous menaçant, où le poète trouvera son chant.

Jean Dubuffet et Valère Novarina, Personne n’est à l’intérieur de rien, Correspondance 1978-1985, L’Atelier contemporain, 2014

Retrouvez la chronique de Fabien Ribéry sur l’actuelle exposition Dubuffet, L’insoumis, à Landerneau (Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture).

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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